La recherche permanente d’optimalité serait-elle la plus grande faiblesse de la science économique ?

Au lendemain de l’attribution du Prix de la Banque de Suède 2018 aux deux économistes Romer et Nordhaus, il convient de s’interroger sur l’orientation que prennent les sciences économiques.

La consécration ultime qu’est le Nobel d’économie récompense le génie dont ont su faire preuve les économistes au sein de leurs travaux de recherche. Néanmoins à travers cette prestigieuse récompense se dessine la tendance, la voie que tend à suivre l’économie.

A l’heure où la question écologique est centrale, Nordhaus est parvenu à intégrer une variable climatique au sein des modèles de croissance permettant de rendre compte de l’impact du réchauffement climatique sur la croissance à long terme.

 

L’idée de modéliser, par le biais d’une variable, les évolutions temporelles environnementales sur les modèles de croissance relève du prodigieux. Cependant c’est son utilisation qui soulève de multiples interrogations.

 

Comme tout bon modèle tentant d’expliquer la réalité vraie, la science économique met un point d’honneur à maximiser ce dernier, l’intuition sous-jacente est de parvenir à atteindre le point d’équilibre optimum, ici de croissance. C’est particulièrement dans ce programme de maximisation que réside une considérable faille.

La variable tenant compte du réchauffement climatique au sein du modèle de croissance, n’est plus une variable que l’on souhaite minimiser ou du moins conserver comme constante (pour des raisons morales, de bien-être, d’humanisme) mais une variable dont on cherche sa valeur optimale afin de maximiser la croissance à long terme. Il est nécessaire de comprendre qu’au sein de ces modèles, l’optimum de croissance passe par la recherche du niveau de “réchauffement climatique optimal” afin d’entraver le moins possible la croissance à long terme.

 

William Nordhaus tente au cœur de ses travaux de définir le scénario climatique vers lequel la société doit converger dans l’objectif de rendre maximale la croissance à travers le temps. Selon ses interprétations, la trajectoire optimale que devrait suivre le réchauffement climatique est de l’ordre de 3,5 degrés Celsius à l’horizon 2100. A titre de comparaison, en se basant sur la tendance actuelle, sans interventions particulières visant à réduire la dégradation environnementale, le réchauffement planétaire devrait s’établir aux alentours de 4 à 4,5 degrés Celsius en 2100. Autrement dit, dans un monde où l’on recherche la croissance optimale de long terme, les problèmes environnementaux ne doivent pas être ardemment combattus étant donné que les estimations les plus probantes suggèrent que 3,5 degrés Celsius serait l’accroissement de température à réaliser.

 

Comment est-il pensable de laisser s’ouvrir continuellement la brèche écologique ?

La science économique ne s’égare t-elle pas dans sa quête de maximisation perpétuelle ?

 

Il paraît bien nécessaire de revenir à l’essence même de la science économique, au niveau individuel : l’homo œconomicus. Ce dernier théorise le comportement de chaque individu au sein d’un système économique. Il est précisément caractérisé par le fait d’être rationnel et de constamment tendre vers la maximisation son utilité. En outre, l’homo œconomicus est économe au sens premier du terme, pour un objectif défini, il cherchera la méthode qui minimise ses coûts afin d’atteindre cette finalité.

Cette définition pourrait amener à penser que l’optimisation pratiquer par les économistes est vertueuse.

Hors, l’omission la plus grave, réside dans le fait d’ignorer que l’homo œconomicus est défini par la non-satiété. La philosophie parvient à mettre suffisamment en lumière cette notion de désir infini. Le contentement n’existe pas, il n’est que partiel, on se satisfait de sa situation que provisoirement avant de tendre vers de nouveaux désirs, de nouvelles finalités.

 

La conséquence de cela a un poids déterminant dans l’analyse que l’on fait de l’économie.

Car si l’on considère cette caractéristique du “vouloir toujours plus” comme l’essence même de l’individu, aucun point d’équilibre n’existe véritablement, et aucun optimal n’est viable.

En effet, lorsqu’on est à, ce que les économistes appellent théoriquement, l’optimum (l’équilibre maximum que l’on peut atteindre sous contrainte de la rareté des ressources), le désir lui, ne s’éteint pas, il ne s’éteint jamais, il est par nature illimité, il pousse les individus à toujours chercher un surplus, un surcroît de bonheur, malgré la situation qui se définit déjà comme optimale.

L’homo œconomicus est constamment en mouvement, l’idée selon laquelle, à l’optimum, chaque individu stopperait ses agissements et rentrerait dans une phase de contentement sans vouloir jamais en changer, est fausse et irréelle.

 

Quand bien même la société parviendrait à atteindre cette situation d’équilibre, collectivement maximisante. L’individu chercherait par tous les moyens à trouver une opportunité d’obtenir un surcroît d’utilité. Hors, l’unique moyen d’améliorer le bien-être lorsqu’on se situe à l’optimum, c’est le risque.

 

La prise de risque devient, dans ce cas, le seul moteur pouvant générer un surplus de croissance, un excédent, qui n’était pas prévu dans le modèle étant donné que l’optimum était atteint, il ne faut guère longtemps pour analyser que ceci est tout sauf viable, on ne peut faire surchauffer éperdument l’engrenage, il parait surréaliste de se situer constamment au-dessus du potentiel. Tenter d’atteindre l’optimum dans une économie, c’est se condamner à subir les prises de risque effrénées, inarrêtables des individus cherchant constamment à obtenir un surcroît de bien-être.

Le paradoxe anxiogène de la science économique réside dans le fait qu’être à l’optimum génère par essence des comportements sous-optimaux. A travers cette perspective, la société révèle son caractère instable. L’équilibre aussi général soit-il, est toujours temporaire. L’Homme s’affranchit perpétuellement des limites qui lui sont imposées, malgré que ces dernières peuvent être estimées comme bonnes, justes, idéales.

 

Le raisonnement précédemment exposé n’a en aucun cas pour objectif de fermer le débat  mais bien de l’ouvrir, c’est un appel à la réflexion collective. Doit-on, en sciences économiques, conserver la volonté de maximisation coûte que coûte ? Que signifie réellement un maximum à l’échelle humaine lorsque le désir, qui régit l’utilité, est infini ? Peut-on raisonnablement penser le principe d’optimum économique existe au sens premier du terme si tout équilibre considéré comme optimal génère par nature des comportements déviants et risqués ?

 

 

Anthony Morlet-Lavidalie

 

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