Après la prépa, le blues. Témoignages en école de commerce (Partie 2)

Dans ce dossier, L’éco pour les étudiants a choisi de revenir sur le spleen qui atteint certains étudiants à l’entrée en grande école. Voici les témoignages de quatre étudiants en école de commerce. Vous pouvez retrouver notre article introductif ici : Après la prépa, le blues (mars 2018).

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Charlotte. Prépa ECS, en dernière année d’école.

Lorsque je suis arrivée en école de commerce, mon orientation était encore façonnée par d’autres, des gens en qui j’avais confiance alors que je connaissais peu la réalité du monde du travail. On m’avait dit que les classes préparatoires étaient la voie la plus intellectuellement intéressante et la plus valorisante pour les étudiants qui brillaient académiquement, on m’avait aussi dit que pour ceux qui comme moi, n’avaient pas d’appétence pour un métier en particulier à la sortie du lycée, l’école de commerce restait très généraliste et ouvrait presque toutes les portes. Le choix même de mon école de commerce a été le résultat de la perception que les jurys ont eue de moi pendant les oraux, puisque j’étais admissible presque partout, y compris dans les parisiennes, mais mon école a été la meilleure école dans laquelle j’ai été admise selon les classements SIGEM. Et bien évidemment, après les classes préparatoires, pour choisir son école, on fait confiance aux classements SIGEM.

 

Pour être tout à fait honnête, les premières années en école de commerce, je ne les échangerais pour rien au monde, car c’est en école de commerce que j’ai commencé à m’épanouir d’un point de vue personnel, grâce à la vie associative, aux évènements étudiants, aux amitiés que je me suis forgées et aux rencontres surprenantes que j’ai pu y faire. Mais alors que j’approche la fin de mes études, je dois reconnaître qu’une certaine nostalgie des classes préparatoires se fait sentir. Non pas de cette époque telle quelle : je suis infiniment plus satisfaite au global de la jeune femme de 23 ans que je suis aujourd’hui que de celle que j’étais à 20 ans. En revanche je regrette l’époque où j’avais la sensation qu’on me demandait un vrai travail de réflexion intellectuelle, et par-dessus tout, l’époque où j’étais convaincue que les efforts que j’accomplissais avaient un sens.

Les classes préparatoires sont faites pour tester notre potentiel intellectuel : il y a quelque chose d’enivrant à se surpasser. Les cours sont généraux et abstraits et leur application dans le monde réel est assez limitée, aussi leur intérêt est purement intrinsèque : les étudiants de classes préparatoires aux écoles de commerce aiment en apprendre plus sur le monde contemporain et sur leurs racines (histoire géographie, géopolitique, histoire des mouvements littéraires et philosophiques), réfléchir sur des sujets philosophiques (dissertations) savoir trouver des solutions à des problèmes mathématiques de haut niveau, tel un jeu de casse-tête intellectuel.

En classes préparatoires, tout a un sens d’une part parce que les matières traitées sont des matières nobles, faisant réfléchir sur le monde, le fonctionnement de nos sociétés, la nature humaine, l’éthique, ou tout simplement sur la manière de construire rapidement un raisonnement argumenté et efficace. La connaissance apprise a une vertu éthique et sociale, elle fait de nous des individus meilleurs et plus réfléchis.

Les classes préparatoires ont aussi un sens parce qu’elles ont un objectif précis. Nous passons deux ans dans une bulle, avec l’idée que peu importe la charge de travail, les souffrances éventuelles liées à la pression de la réussite, tout cela vaudra la peine, car à la clé se trouve la réussite des concours pour les grandes écoles de commerce. Et pendant deux ans, on nous vend l’idée que réussir à entrer dans une grande école, c’est la porte d’entrée du paradis, garantissant bonheur et réussite. Même si à cette époque on ne sait pas du tout ce que ça veut dire concrètement, on avance tête baissée, avec certitude.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le passage au concret en école de commerce et plus tard en entreprise, s’avère être une grosse désillusion.

D’abord, alors que l’on sort de classes préparatoires, on s’aperçoit que les grandes écoles de commerce ne cessent de gonfler leurs effectifs, y compris par des processus de sélection moins sélectifs, en prenant par ailleurs  d’autres candidats, sur dossier et entretien, et donc sans aucune objectivité ni même aucun esprit méritocratique, étant donné l’absence d’anonymat des candidats et la nature des épreuves. La preuve étant que 90% des étudiants de mon école  recrutés par ce biais viennent de la région parisienne, et sont recrutés, selon les dires des étudiants eux-mêmes, sur leur capacité à vendre leurs voyages à l’étranger payés par leurs parents ou leurs expériences en stage passées, obtenus grâce à leur réseau personnel (souvent familial). Le même entretien existe aussi après classes préparatoires mais il ne constitue pas le seul processus de sélection. En résumé donc, la pertinence des classes préparatoires s’effondre.

De plus, le contenu des cours en école de commerce est perçu comme plat. Ce sont en fait soit des cours techniques (comptabilité), sans grand besoin de réflexion intellectuelle (à quoi bon faire des études intellectuelles pour ça ?), ou bien des cours dits bullshit sur le management, où finalement on apprend la réalité de ce qu’est la voie « commerciale »: savoir vendre du vent à des interlocuteurs peu éclairés ou bien qui ne prennent pas la peine de vraiment vérifier le bien-fondé de votre pensée, du moment qu’elle a l’air convaincante.

Et la situation ne s’arrange pas lorsque l’on retrouve la vie en entreprise. Lors de mon premier stage, je me suis retrouvée à travailler dans une PME où concrètement, j’avais très peu à faire, et le peu que j’avais à faire était très routinier et peu stimulant d’un point de vue intellectuel : mettre à jour des bases de données, des sites Internet, écrire des posts sur les réseaux sociaux ou des newsletters, tous redondants etc. Ce qui m’a le plus inquiétée, c’est qu’énormément de mes supérieurs avaient des tâches tout aussi peu épanouissantes, certains de mes collègues étant tout aussi pressés que moi de rentrer chez eux à 17h30. J’ai réalisé qu’alors que j’avais passé l’essentiel de ma vie à travailler à l’école, puis en classes préparatoires, dans l’idée de me garantir un emploi intellectuellement intéressant, le lien entre les deux n’était pas du tout automatique, et il existe énormément de métiers en entreprise qui demandent des prérequis académiques (master le plus souvent) alors qu’ils consistent finalement ensuite à effectuer des tâches à la portée du premier venu sans bagage intellectuel.

Plus tard en césure, j’ai travaillé dans une grande entreprise, et sur cinq mois de stage, j’ai été occupée environ six semaines. Le reste du temps, je n’avais strictement rien à faire. J’ai certes pris quelques initiatives, mais ma contribution était presque toujours limitée, que ce soit à cause d’un manque de management, à cause d’un manque de bonne volonté ou bien d’un manque de moyens pour mettre en œuvre les initiatives prises. J’ai connu je pense une vraie crise existentielle, un sentiment de honte, de culpabilité. Au bureau, j’avais souvent l’impression de sortir de mon corps, en entrant presque en état de torpeur, d’apathie dévastatrice. Plus tard j’ai compris que j’avais souffert du bore out, tout simplement, cette mise au placard dont pouvaient souffrir de nombreux employés de bureau. De plus, si tous les salariés semblaient globalement convaincus de la valeur de leur travail, les sempiternels discours marketing relayés partout dans les locaux et par les dirigeants, sur l’ambition de l’entreprise de faire du monde un endroit meilleur par leur politique RSE finissaient par m’agacer par leur naïveté.

 

Cette profonde désillusion m’a incitée à élaborer mon mémoire autour des attentes des jeunes de ma génération sur le monde du travail et en quoi la réalité de celui-ci pouvait s’avérer décevante. J’ai donc décidé d’étudier plus précisément l’épiphénomène des « premiers de la classe en révolte » (Jean-Laurent Cassely). Il concerne ces jeunes qui comme moi, dans l’écosystème des grandes écoles de commerce, se posaient des questions, à la sortie de l’école, sur quel sens donner à leur travail et à leur vie, alors que la pression de leur environnement social les conduisait à un chemin tout tracé de la réussite professionnelle dans une entreprise du CAC 40 ou des cabinets de conseil ou d’audit prestigieux. Créer sa start-up, travailler pour des petites structures, devenir autoentrepreneur, ouvrir une boulangerie, ce sont autant de possibilités de redéfinir son parcours en fonction de ses priorités. Priorités qui sont assez différentes selon les individus : le besoin d’avoir un équilibre vie privée-vie professionnelle, particulièrement en étant conscient du fait que le monde du travail peut être ingrat, le besoin d’exercer une profession avec un impact social, le besoin d’autonomie dans des structures permettant la prise d’initiatives etc. Dans tous ces cas de figures, des sacrifices avaient dû être faits : la peur de se fermer des portes par la suite à cause d’un CV moins standardisé ou prestigieux, la contrainte de devoir accepter un mode de vie plus modeste, ce qui est particulièrement plus difficile à vivre parmi les jeunes issus de milieux eux-mêmes modestes. Je n’arrivais pas à complètement m’identifier à ces individus, sans doute parce qu’une partie de moi a toujours été averse au risque, et a toujours été attirée par la perspective de bien gagner ma vie.  Pour autant, je m’identifiais à leur désir de liberté, leur désir de vouloir faire quelque chose d’utile.

J’ai compris que pour la première fois que ma vie il me fallait sérieusement réfléchir à la personne que je suis, et la personne que je veux devenir, cesser de prendre l’intégralité de mes décisions sur mon avenir par sécurité, tout en prenant en considération mes limites propres. Que l’école de commerce n’allait pas, à l’inverse des classes préparatoires, trouver le sens de ma vie pour moi.

Pierre Lefevre. ESC étrangère puis admis sur titre dans une ESC française.

Ces dernières années, les écoles de commerces sont de plus en plus en vogues : généralistes, bien perçus par les entreprises, jamais en grève ou bloquées, à première vue, le tableau dressé est idyllique. Mais tout ça, c’est l’arbre qui cache la forêt : désorganisées, de plus en plus chères, peu ou pas stimulantes intellectuellement et fondées sur un seul système de pensée, ces formations présentées comme « excellentes » (notamment les écoles du top 5) déçoivent souvent les étudiants qui les intègrent sur le plan académique, et la formation dispensée n’est pas au niveau de celle de l’étranger.

C’est en tout cas ce que je ressens par rapport à ma propre expérience. J’ai étudié pendant 4 ans au sein d’une école de commerce Québécoise où j’ai obtenu un Bachelor (Bac + 4), avec une spécialisation en finance. Je voulais rentrer travailler en France à l’issue de cette formation et, sachant pertinemment que les meilleurs postes de l’Hexagone sont réservés aux diplômés de ces « Grandes Ecoles », j’ai fait le choix d’intégrer le programme Grande Ecole d’une top 5 française, via les admissions parallèles internationales.

Au premier jour, j’étais déjà frappé par le conformisme idéologique prôné par les responsables, pourtant en contradiction avec certaines de leurs propres paroles. Nous étions tous réunis dans l’amphi principal pour un discours du doyen de l’Ecole quand celui-ci nous dit qu’il fallait être ouvert à tout, avoir un esprit critique et ne pas faire de jugements. Jusqu’ici tout va bien. Il enchaîne ensuite en disant que ne pas avoir ces qualités peut mener à des catastrophes comme… le Brexit. En deux phrases, le doyen se contredit laissant entrevoir la vraie idéologie de ces formations : l’ouverture et le non jugement oui, sauf quand je ne suis pas d’accord !

La formation en elle-même est franchement ennuyante, mais, à la limite, je ne suis pas objectif sur ce point-là : j’ai fait une école de commerce avant, apprenant donc plus ou moins les mêmes choses. Cependant, ce que j’ai remarqué, c’est que la formation était bien moins poussée que celle reçue au Québec, et les élèves moins motivés à réussir leurs examens que là-bas. En même temps, une fois acceptés dans les écoles de commerces françaises, il est quasiment impossible de se faire virer. Si vous échouer un cours, il y a un rattrapage. Si vous échouez le rattrape, vous reprenez le cours. Avec un deuxième rattrapage possible à la clé.

Quelle hypocrisie n’est-ce pas ? D’un côté, des élèves passés par les classes prépas, qui ont travaillé comme des bêtes pendant deux voire trois ans, dont l’esprit critique et la curiosité ont été aiguisés, mais à qui on apprend désormais des techniques de management et de marketing inintéressantes, en plus de n’avoir rien d’exceptionnelle. Avec eux, des étudiants venant de formations différentes, et dont le mode de sélection (« passerelle », « AST ») est moins compétitif et, il faut le dire, exigeant, que les concours à la sortie des classes préparatoires. Outre le sentiment d’injustice qui peut naître chez quelques rares étudiants étant passés par la prépa, c’est le résultat qu’il faut observer : les étudiants passés par la prépa ne s’en sortent pas mieux dans ces formations que les étudiants passés par la fac par exemple.

On peut donc légitimement se demander si le système des classes préparatoires, pour les écoles de commerces (pour les écoles destinant à une carrière de fonctionnaire, c’est un autre débat), est encore pertinent aujourd’hui. À quoi bon faire travailler d’arrachepied des étudiants pendant 2 ans, si c’est pour les nourrir avec du vide intellectuel les trois années suivantes ? Quel résultat, si ce n’est de la frustration ? A quoi sert d’apprendre en grande quantité pendant deux ans, si c’est pour ne pas utiliser ces connaissances ensuite ?

Autre paradoxe : les écoles embauchent des chercheurs pour les classements internationaux, mais aucun cours axé recherche n’est proposé. Dans mon cas, c’est l’économie qui m’intéresse : aucun cours d’économétrie, de statistique ou bien de macroéconomie avancée n’est proposé. Ceci est cependant peut être spécifique à mon école.

Pour ma part, je ressens une grande frustration par rapport à cette formation : je me doutais que les cours n’avaient rien de grandiloquent, mais j’étais loin de me douter de la misère intellectuelle qu’on m’enseignerait. Je venais pour apprendre, on m’a fait comprendre que, ici, j’allais devoir réseauter et que j’étais là pour un bout de papier. Les cours, ce n’est pas la priorité, faire des associations et organiser des soirées étudiantes, c’est ce qu’il fallait que je fasse. On ne nous incite pas à apprendre, et le mot d’ordre chez les étudiants est de travailler juste ce qu’il faut pour valider les cours. On a tendance à rabaisser les diplômés des facs en France mais, à mon humble avis, quelqu’un avec un Master 2 en éco finance de l’université de Nanterre a tout autant de compétences techniques, si ce n’est plus qu’un, diplômé d’HEC Paris s’étant spécialisé dans le même domaine.

 

Propos recueillis par Guillaume Pelloquin.

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