Après la prépa, le blues. Témoignages en école de commerce

Dans ce dossier, L’éco pour les étudiants a choisi de revenir sur le spleen qui atteint certains étudiants à l’entrée en grande école. Voici les témoignages de quatre étudiants en école de commerce. Vous pouvez retrouver notre article introductif ici : Après la prépa, le blues (mars 2018).

* * *

Lucas Herzog. Prépa ECE, école de commerce, Sciences Po Paris, dernière année.

Mon passage par les classes prépas m’a laissé en héritage double : le goût de l’étude académique des sciences humaines et sociales et l’habitude du concours.

Peu après mon entrée en grande école de commerce, j’ai souhaité adapter mon parcours pour pouvoir approfondir mes connaissances dans des disciplines académiques classiques (histoire, philosophie, économie). Plus qu’un blues de la prépa, il s’agissait avant tout de profiter de ma brève vie d’étudiant pour poursuivre l’étude de matières pour le simple plaisir d’apprendre, sans la perspective d’un concours menaçant en fin d’année. Je ne pouvais admettre avoir passé des heures à disserter sur le Beau, le Bien et le Vrai, pour terminer mes années d’étude sur les méthodes de dépréciations des actifs immobilisés en comptabilité et les tableaux croisés dynamiques d’Excel.

En outre, en école, puis plus tard en IEP, l’état d’esprit de compétition forgé en classe préparatoire m’apparaissait omniprésent, dans mes choix, comme dans ceux de mes camarades. Si tous les étudiants ne partageaient pas nécessairement le regret du travail académique des années prépas, l’importance des classements, de la hiérarchie, du prestige paraissaient affecter les décisions de tous, y compris au sein des plus critiques à l’égard de l’esprit de concours. Aux conversations angoissées des élèves à peine sortis du lycée à propos des classements des écoles, succèdent les discussions sur l’intégration des associations, l’obtention des stages puis des CDI. De manière plus marqué que le goût du prestige social, le retour volontaire à un état de compétition permanente en vue d’un objectif toujours plus difficile semble traduire un manque.

Peut-être que le choix a priori le plus ardu n’est-il en fait que celui de l’habitude et du confort, parce que l’effort colossal de travail et d’abnégation pour atteindre l’objectif légitime à nos yeux la mise de côté de tous ce qui paraît superflu, comme les pratiques pour lesquels le temps fait défaut ou une réflexion approfondie sur la réalité du travail et le mode de vie désiré à long terme au-delà de l’échéance du concours.

Romain. Prépa ECE puis école de commerce, dernière année.

On m’avait dit que les cours d’école de commerce n’avaient rien à voir avec ceux de prépa. J’ai quand même été surpris du fossé entre les deux mondes. Quoi qu’on en pense, les classes préparatoires ont un avantage majeur : elles s’inscrivent dans la continuité du système éducatif français. Après avoir passé un baccalauréat économique, j’ai rejoint la prépa en voie Economie. J’y ai approfondi les matières que j’avais étudié pendant plusieurs années, de la philosophie aux mathématiques, en vue de passer les concours d’entrée aux écoles de commerce. Mais curieusement, au lieu de capitaliser sur la formation humaniste des préparationnaires, les écoles de commerce choisissent d’en faire table rase. À son entrée en école, l’ancien préparationnaire aura ainsi le droit à de nombreuses introductions à des « matières », dont il maîtrise parfois déjà les fondements (langues, microéconomie, statistiques…). Dès lors, ce dernier peut naturellement éprouver une certaine nostalgie lorsqu’il pensera à l’écart entre ses cours de sociologie de prépa et ce qu’il entend durant une « introduction à la sociologie du consommateur » qui, curieusement n’évoque pas Veblen. Comme beaucoup de mes anciens amis de prépa, j’ai donc ressenti – au moins pendant mes premiers semestres – ce mélange d’ennui intellectuel et de nostalgie de la prépa.

Ce sentiment est renforcé par le changement radical de l’emploi du temps en école de commerce. Une semaine « chargée » comprend entre quinze et vingt heures de cours. Ces derniers sont beaucoup moins denses qu’en prépa, notamment en raison d’un usage massif de PowerPoint qui rend pratiquement inutile la prise de notes. Lorsqu’il entre en école, le préparationnaire passe ainsi d’un enseignement humaniste condensé à une formation diluée et difractée.

Après quatre ans en école, je pense que réussir à maîtriser ce temps donné est l’enjeu prioritaire. Certains parviennent à prendre ce temps pour compléter leur formation, soit par des doubles cursus proposés par l’école, soit par leur propres moyens (une dizaine de mes camarades se sont par exemple inscrits en fac ou au CNED, dans des disciplines aussi variées que la philosophie contemporaine ou les mathématiques). D’autres encore en profitent pour travailler ou pour préparer leur entrée dans le monde du travail. Chacun trouvera donc sa manière de combattre le blues du préparationnaire.

Mais parfois, le réveil survient trop tard. Les conséquences prennent alors des formes variées. Le système de la prépa était en effet très linéaire : c’est dur mais ça dure deux ans, au pire trois. En école, les règles sont différentes et la sortie de route est plus diffuse. La formation dure officiellement quatre ans, stages et échanges compris. Mais en réalité, cette durée (et les frais afférents) est souvent plus longue : pas de chance dans le choix des cours ? Il sera souvent nécessaire de refaire un semestre. Des rattrapages annulés ? Même tarif. Au moins, on est assuré d’avoir un emploi à la sortie ? Même pas, les plaquettes mentionnent souvent un taux d’insertion de l’ordre de 80%. Autrement dit, un étudiant sur cinq se retrouvera sur le carreau une fois le diplôme en poche.

L’organisation de la scolarité en école de commerce est donc touffue, obscure. À mon sens, ce point est loin d’être anecdotique et illustre une fois encore les différences entre prépa et école de commerce qui attendent les préparationnaires. Le système de la prépa a été fondé sur l’idéal jacobin de la méritocratie républicaine. La formation est gratuite et en travaillant dur, on arrive au bout. A l’inverse, l’école de commerce a ses règles qui sont, comme nous l’avons vu, souvent opaques. Pour faire un excellent stage en finance, choisir des cours de finance ne sera ainsi pas nécessairement suffisant. Il faudra souvent recourir à d’autres services privés de formation (Dogfinance, Alumneye…) pour sortir du lot. Inévitablement, ce système favorise les inclus, qui disposent d’un capital social et financier supérieurs, et ne donnent pas ses chances à tout le monde. Cela se reflète naturellement sur les écarts entre les salaires des étudiants à la sortie (cet élément est rarement évoqué par les écoles qui parlent plutôt d’un salaire moyen). Et la tendance n’est pas à l’amélioration. Avec l’augmentation du nombre d’étudiants en école, et tout particulièrement l’essor des admissions parallèles, les entreprises sont en effet de plus en plus nombreuses à mettre en place leur propre sélection (tests, études de cas, cooptation…) pour choisir leurs futurs employés et stagiaires.

Le blues du préparationnaire est donc un phénomène complexe et protéiforme. Loin d’être une sorte de vague nostalgie et d’un simple manque de challenge, j’y vois plutôt un passage brutal entre deux univers et deux logiques qui sont souvent diamétralement opposés. L’enseignement humaniste condensé cède ainsi le pas à une formation technique étalée sur de multiples semestres, dont l’issue est parfois incertaine. L’excellence académique passe au second plan, l’école de commerce favorisant plutôt le réseau et la débrouillardise pour départager les étudiants. C’était mieux en prépa ? Pas nécessairement car l’école est à l’image du monde du travail. Il nécessite beaucoup de pragmatisme et comporte son lot de turpitudes. Le temps que les nouvelles règles soient acquises, la transition est souvent brutale.

Propos recueillis par Guillaume Pelloquin

PS : d’autres témoignages seront disponibles dans quelques jours 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *