Hippolyte d’Albis : « Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas défavorisés par rapport aux jeunes d’hier »

Les enfants des trente glorieuses, les « baby-boomers » auraient beaucoup mieux vécu que leurs enfants, au point de les sacrifier. Cette véritable idée reçue rencontre un large public et les inégalités entre les générations ont un écho significatif dans le débat public.

Revenons sur ce sujet avec Hippolyte d’Albis, professeur associé à Paris School of Economics et professeur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (page personnelle :  https://www.parisschoolofeconomics.eu/fr/d-albis-hippolyte/)

 

1/ Est-il possible d’effectuer une comparaison de niveau de vie entre différentes générations ? Est-ce pertinent ?

La comparaison entre les générations est un exercice délicat car il est difficile de mettre sur le même plan des vies qui ont eu lieu à des époques différentes. Et, même lorsque l’on se restreint aux dimensions économiques, telles que mesurées par le niveau de vie, on est confronté au simple fait que ce dernier évolue au cours de la vie. Or, comparer, à un moment donné, le niveau de vie de personnes d’âges différents n’est pas nécessairement pertinent. L’enjeu est alors de reconstituer, pour chaque génération, l’évolution de leur niveau de vie et ensuite de les comparer.

 

2/ Vous avez publié en mars 2017 un article intitulé « Intergenerational inequalities in standards of living in France » avec I. Badji, pouvez-vous nous en parler brièvement ?

Dans cet article, nous utilisons les sept vagues de l’enquête Budget de Famille de l’Insee réalisées entre 1979 et 2011 afin de reconstituer le niveau de vie de toutes les générations nées entre 1901 et 1979. Le niveau de vie des ménages est apprécié avec le revenu disponible ou la consommation privée par unité de consommation, en incluant ou non les dépenses de logement et les loyers implicites. Nous utilisons une stratégie économétrique reposant sur les modèles âge-période-cohorte afin d’isoler la part du niveau de vie qui relève de la cohorte de naissance et de la distinguer de ce qui relève de l’âge de la personne. Ces modèles comportent des biais bien connus, que nous traitons de diverses façons.

 

3/ Quels sont vos principaux résultats ?

Nous mettons en évidence deux principaux résultats. Tout d’abord, le niveau de vie augmente fortement avec l’âge, de 25 à 64 ans. Par exemple, la consommation des 50-54 ans est supérieure de 35 % à celle des 25-29 ans. À partir de 65 ans, l’évolution dépend de l’indicateur de niveau de vie considéré. Par ailleurs, le niveau de vie des générations du baby-boom est supérieur à celui des générations nées avant-guerre mais inférieur ou égal à celui des générations qui les suivent. Par exemple, la consommation de la cohorte née en 1946 est de 40 % supérieure à celle de la cohorte née en 1926 mais de 20 % inférieure à celle de la cohorte née en 1976.

 

4/ A vous lire, on comprend bien qu’aucune génération n’a été désavantagée par rapport aux générations antérieures… Mais alors pourquoi les idées de « génération sacrifiée » et de déclassement persistent-elles ?

Le thème du déclin et la nostalgie du « c’était mieux avant » sont toujours très populaires. Et c’est souvent de bonne fois que l’on entend des retraités expliquer que « de leur temps, c’était plus simple » ! Cependant, une analyse des tendances économiques sur longue période ne permet pas de conclure que les jeunes d’aujourd’hui sont défavorisés par rapport aux jeunes d’hier. Ils vivent dans une société plus riche (la consommation moyenne est trois fois supérieure à celle qui prévalait en 1960), plus éduquée (le taux de bachelier n’était que de 11% en 1960) et dans laquelle on vit beaucoup plus longtemps (l’espérance de vie a augmenté de plus de 20% depuis 1960).

 

5/ Ne peut-on pas affirmer que les générations actuelles devront supporter le poids de la population de la population vieillissante ainsi que les dépenses de santé qui en sont liées ? Comment faire pour que cela n’impacte pas leur niveau de vie ?

Chaque génération a ses propres défis à relever. Les générations actuelles auront le bonheur de vivre plus longtemps avec leurs parents. Ceci implique des contraintes, comme en effet un accroissement des dépenses de retraite et de santé. Elles vivent aussi une nouvelle révolution technologique qu’elles doivent s’approprier et utiliser afin de garantir leur niveau de vie et celui des générations dont elles auront la responsabilité.

 

6/ Ne faudrait-il pas se concentrer plutôt sur les inégalités intra-générationnelles ?

Oui, tout à fait, les inégalités au sein des classes d’âge sont beaucoup plus pertinentes que celles entre les générations. Les comparaisons interpersonnelles qui sont le plus source de frustrations le sont souvent entre personnes de même âge. Les jeunes ne sont pas « sacrifiés » par la mondialisation ou le progrès technique mais, parmi les « perdants » de ces changements on trouve beaucoup de jeunes.

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