Après la prépa, le blues

Dans ce dossier, L’éco pour les étudiants a choisi de revenir sur le spleen qui atteint certains étudiants à l’entrée en grande école. Pour commencer, voici un article d’introduction inédit. Dans la suite de ce dossier, nous présenterons des témoignages d’étudiants ayant vécu différemment cette expérience. N’hésitez pas à consulter également nos autres enquêtes sur le sujet : Lost in Education : le blues des surdiplômés au travail (janvier 2017) ainsi que Comment tomber dans le bullshit en cherchant les bullshit jobs (février 2018).

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En quittant leur classe préparatoire ou leur Université pour intégrer une école de commerce, de nombreux jeunes éprouvent un vide existentiel. Ils l’expriment en parlant de leurs cours comme étant du « bullshit ». Pour certains, les désillusions s’enracinent et se transmettent au monde de l’entreprise[1]. Comment expliquer ce phénomène ?

L’école de commerce incite les étudiants à adopter une posture de cadre d’entreprise. Le savoir qui y est enseigné est présenté comme ayant un intérêt dans la direction des entreprises, et non comme ayant un intérêt en soi. Ainsi, beaucoup d’étudiants intègrent cette logique et demandent que cette préparation à l’entreprise soit à la hauteur du prix qu’ils payent ; ils attendent un retour sur investissement. Cela se traduit par des plaintes comme « on n’est pas bien préparés à tel ou tel processus de recrutement ». Les cours sont présentés comme étant utiles non pour l’étudiant en tant que citoyen mais pour l’étudiant en tant que futur membre du système économique (salarié, patron ou indépendant). On n’apprend pas la comptabilité par plaisir, mais car c’est un outil indispensable pour toutes les entreprises. Ce type de remarques n’existent pas en classes préparatoires. Dans ces classes, l’utilité des cours est soit ramenée à la préparation des concours, soit elle n’est pas remise en question. Si l’utilité des cours n’est pas remise en question, c’est qu’ils ont un intérêt en eux-mêmes.

Le discours de certaines écoles de commerce ces dernières années pourrait faire penser à un revirement sur le but qu’elles se donnent. En effet, certains affirment que la « révolution numérique » (ou « transformation digitale ») qui serait en cours empêcherait les « décideurs » d’anticiper le futur système économique. Si les futures compétences utiles en entreprise sont inconnues, il devient illusoire de vouloir les enseigner aux étudiants. Certains directeurs supposent par exemple la fin du salariat ou l’automatisation des métiers de service, malgré les limites de tels hypothèses. Cela n’empêche pas les écoles de toujours avoir pour objectif que leurs étudiants soient à l’aise dans ce futur environnement économique, certain ou non. En un mot, les écoles travaillent toujours à l’employabilité de leurs étudiants. Ce but bien défendable escamote l’intérêt de l’enseignement en lui-même. Dans les deux cas, les préparationnaires (comme les universitaires admis sur titre) sont ainsi conditionnés à subir des désillusions lors de leur entrée en école : il n’y a plus de concours à préparer, et les cours n’ont plus d’intérêt en eux-mêmes pour autant. Enfin, l’emploi du temps étant beaucoup moins chargé, les étudiants ont subitement plus de temps pour se poser ces questions.

Mais au delà des conditions de leur utilité, quel est le contenu concret des cours en école de commerce ? Ils dérivent de la recherche en sciences de gestion, pratiquée dans ces écoles. Cette recherche est effectuée par des professeurs-chercheurs dont le « prestige » (mesuré par le nombre de leurs publications dans des revues « de prestige ») participe au « prestige » (place dans les classements) de l’école. Un débat est présent de manière récurrente au sein de cette discipline, celui de sa pertinence. Ainsi, les chercheurs en management se demandent si leurs conseils sont suivis par les managers des entreprises, et si oui, si ces conseils portent leurs fruits. Force est de constater que ce débat n’est pas tranché et qu’on ne peut pas solidement affirmer la pertinence des sciences de gestion[2]. Voilà une potentielle source de malaise pour les étudiants qui ont à étudier cette discipline.

La course aux concours et la méritocratie

Un palliatif adopté par certains étudiants consiste à suivre une formation supplémentaire, comme un institut d’études politiques ou une école d’ingénieurs. Plus rarement, certains s’orientent aussi vers un master à l’Université, dans laquelle ils obtiennent préalablement une équivalence. Si ces réorientations peuvent permettre de satisfaire un vide intellectuel, elles peuvent aussi s’apparenter à une fuite en avant, pour ceux qui deviennent alors des « bêtes à concours », addictes à la sélection[3].

Le concours est un objet sociologique paradoxal. Il est à la fois un totem théorique de l’égalité républicaine, et en même temps il entretient dans les faits les inégalités sociales. Le concours reste associé à l’idée de méritocratie : toutes les candidates et tous les candidats étant soumis aux mêmes épreuves, il permettrait d’évaluer un individu « tel qu’en son talent » ou « toutes choses égales par ailleurs ». Dans les faits, ce but légitime n’est jamais complètement atteint, voire pas du tout, suivant les concours et formes de sélection. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron l’ont documenté dès 1964 avec leur ouvrage fondateur sur le sujet, Les héritiers[4] : plus il y a de sélectivité, moins il y a de mobilité sociale. Ils y montrent comment certaines habitudes ou certains codes, qui ne sont jamais enseignés par l’école, sont pourtant valorisés par elle. Il s’agit par exemple de savoir se présenter en mettant en valeur ses expériences (notamment les onéreux voyages ou les stages non payés dans de grandes entreprises). Les étudiants favorisés ayant hérité ces codes de leur environnement familial sont alors avantagés par rapport à ceux qui n’auraient que leur mérite pour s’en sortir. C’est aussi ce qu’Yves Michaud soutient en filigrane : « on ne sait jamais si on juge correctement les mérites et on ne sait jamais non plus si les mérites appartiennent bien à ceux à qui on les attribue. La notion sert en fait surtout de paravent moral pour des classements et des hiérarchies formés sur de tout autres bases »[5].

Cette notion de méritocratie par le concours est ancrée profondément dans notre société. Ceux qui sont passés par les concours sont les premiers à les défendre, mais pas les seuls. Même les décrocheurs scolaires s’accrochent à la notion de mérite, simplement, pour eux, l’école n’en donne pas une bonne mesure. Des émissions de télévision comme Top Chef, The Voice ou Chasseurs d’Apparts concourent à mettre de la compétition là où elle n’était pas forcément attendue[6].

Savoir arrêter la fuite en avant

Le concours donnant cette satisfaction méritocratique, il est logique que certains étudiants cherchent à en passer le plus possible. Le concours est une porte d’entrée. Il faut se préparer à le passer, mais il faut aussi se préparer à être derrière la porte, dans l’autre univers, parfois inconnu. Chercher le concours uniquement pour le concours peut mener à cette désillusion, une fois la porte passée. Et en effet, le blues post-prépa peut apparaître d’une certaine « stratégie de cumul » des diplômes[7]. Par exemple, dans les instituts d’études politiques, un tiers à la moitié des étudiants viennent d’accords de doubles-diplômes signées avec d’autres établissements. Une orientation, certes prestigieuse, est-elle vraiment réussie si elle tend dans plusieurs directions à la fois ? Les « bêtes à concours » ne ressemblent-ils pas alors aux étudiants « en échec » qui passent par plusieurs Licences différentes avant d’en valider une ?

Le mérite gagné par le concours se retrouve à la sortie du système éducatif, et dans la société en général. Une grande part du statut social reste attaché à des titres scolaires. Dans la fonction publique par exemple, de nombreux statuts ne sont accessibles que par des concours républicains. Dans l’entreprise privée de même, les recruteurs choisissent les diplômés des « meilleures » écoles. Or les « meilleures » écoles sont d’après les grilles de recrutement celles ayant le concours d’entrée le plus sélectif. Le statut des diplômés d’une grande école est donc directement lié au concours d’entrée. Or, ce concours ne fait pas partie de l’école elle-même mais des classes préparatoires (ou d’un cursus parallèle). Le concours d’entrée n’a rien de commun avec la scolarité et la formation universitaire dispensée ensuite dans l’école de commerce. Donc, si le concours détermine le statut, quel intérêt peut avoir la formation à laquelle il permet d’accéder ? Les étudiants en école de commerce, consciemment ou non, ont pour la plupart intégré cette logique. Peu d’entre eux cherchent à travailler sérieusement leur cours pour obtenir de bonnes notes.

Enfin, la méritocratie ne semble pas améliorée en avançant de cette façon la sélection à stade plus précoce. Les candidats ont alors moins de temps pour faire leurs propres preuves, indépendamment des apports de leur environnement sociologique.

Le schéma méritocratique-compétitif peut se répéter une fois en école et dans la vie professionnelle. Ils cherchent à intégrer la « meilleure » association d’étudiants (la plus populaire, étant souvent la plus sélective, dont l’intégration se fait par des méthodes compétitives comme les campagnes), puis le « meilleur » stage, puis le « meilleur » emploi, etc. Ce système, valable en soi, est cependant fragile. Ces personnes sont habituées à passer d’un système compétitif à un autre. Or, le propre de ces systèmes est de produire des gagnants et des perdants. Donc, même pour les plus brillants d’entre eux, l’ascension finira par s’arrêter brutalement. À ce moment-là, sans autre source de soutien et d’épanouissement personnel, la chute pourrait être rude. La course aux concours est donc elle-même un frein à la présence de contenu, au savoir, à la culture pour elle-même, au temps perdu et bien perdu, à l’art. Cultivons l’utilité de l’inutile[8].

Le cas des autres grandes écoles

Les écoles de commerce sont gérées comme des entreprises privées. Elles adaptent leur offre de cours, avec plus ou moins de réussite, à la demande de leurs « clients », les étudiants. Or ces étudiants sont placés dans un faisceau de contraintes qui ne les incite pas à s’attarder véritablement sur le contenu des cours, comme vu précédemment.

Quel est le cas des autres types de grandes écoles ? La plupart des écoles d’ingénieurs sont publiques. Leurs professeurs et administratifs ne sont pas donc pas incités à aligner leur comportement sur les attentes des étudiants, car leur financement est assuré autrement, par l’État (sans aller jusqu’à une mission de service public, qui serait celle assurée par l’Université, car sans sélection). Les écoles d’ingénieurs sont moins complaisantes sur la validation des cours, elles véhiculent un fort idéal académique, scientifique. L’enseignement y est scolaire, l’entreprise y est peu ou pas traitée. Ainsi l’école d’ingénieurs forme une bien meilleure continuité avec la classe préparatoire. Les étudiants y sont moins nombreux à subir ce blues. Certains élèves s’accrochent tout de même à leur rythme d’antan et reprochent à leur école d’ingénieurs de traiter les sujets trop superficiellement. Cela est d’autant plus le cas dans les écoles dites généralistes, qui enseignent toutes les sciences de l’ingénieur, alors que d’autres se concentrent par exemple sur la mécanique ou l’informatique. Par rapport à un cursus universitaire, la coupure entre l’école et son précédent est toujours présente même si moindre qu’en école de commerce.

Les témoignages présents dans la suite de ce dossier permettront de mettre en lumière les trajectoires de quelques étudiants typiques.

[1] Voir à ce sujet Lost in Education : le blues des surdiplômés au travail, L’éco pour les étudiants, Guillaume Pelloquin et Arnaud Cudennec, janvier 2017 ; Comment tomber dans le bullshit en cherchant les bullshit jobs, L’éco pour les étudiants, Guillaume Pelloquin, février 2018

[2] Pertinence de la recherche en Sciences de Gestion, The Conversation, Guillaume Carton et Philippe Mouricou, juillet 2017

[3] Annabelle Annouch, La société du concours. L’empire des classements scolaires, éditions du Seuil collection la République des idées, septembre 2017.

[4] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964. Voir aussi Bourdieu et Passeron, La reproduction, Paris, Minuit, 1970.

[5] Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite?, 2009

[6] Annabelle Annouch, op. cit.

[7] Ibid.

[8] L’utilité de l’inutile, Nuccio Ordine, éditions Les belles lettres, 2013.

Par Guillaume Pelloquin 

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