En 2018, l’économie est-elle devenue une science dure ?

Il y a un an était publié le pamphlet intitulé Le négationnisme économique, et comment s’en débarrasser, défense de la science économique face aux négationnistes que seraient les économistes atterrés, l’Association Française pour l’Economie Politique (AFEP) et la revue Alternatives Economiques. Il est écrit par MM. Cahuc et Zylberberg, et vient d’être republié en poche. Ces économistes reconnus font partie du courant dominant, appelés les orthodoxes. Dans cet essai les auteurs déclarent pouvoir déterminer quelle politique économique serait acceptable et laquelle ne le serait pas, au nom du fait que l’économie serait devenue une science expérimentale comme la médecine. Depuis un an, le débat entre orthodoxes et hétérodoxes a fait rage, et de nouveaux éléments ont fait leur apparition. Cet article se propose de faire un point sur l’état épistémologique de la science économique. Il faut notamment se demander si on peut parler d’un après en économie, c’est-à-dire, de découvertes changeant définitivement l’état de la science.

La publication de ce brûlot a suscité un lot de réactions[1]. La démarche de ses auteurs est vivement critiquée. Les critiques se focalisent en particulier sur l’éloge qui est faite dans le livre de la méthode dite en double aveugle, également appelée l’expérimentation aléatoire contrôlée (« Randomised Control Trial », RCT). Ce protocole expérimental consiste à constituer deux groupes d’individus identiques, puis à essayer sur l’un mais pas sur l’autre une politique donnée. Le principal problème de cette méthode est qu’en économie, il est extrêmement difficile de constituer deux groupes d’individus identiques et d’observer leurs évolutions toutes choses égales par ailleurs. Les auteurs proposent par exemple, aux Etats-Unis, d’augmenter le salaire minimum dans un Etat fédéré et pas dans un autre, et d’observer des effets le long de la frontière entre les deux. Cette méthode possède de sérieuses difficultés sur lesquelles je reviendrai plusieurs fois au cours de cet article.

Etudions d’abord l’exemple précédent donné par les deux auteurs. La méthode occulte les effets transfrontaliers comme les travailleurs habitant d’un côté et travaillant de l’autre (une erreur commise également dans une étude réfutant les effets positifs sur l’emploi de la réduction du temps de travail[2]). Ensuite, le principal problème d’une telle expérience est qu’elle ne permet pas de conclure, c’est-à-dire de généraliser un éventuel résultat à tout le pays. Dans cet exemple, il ne peut y avoir aucune conclusion sur l’effet du SMIC sur le chômage (même si des études différentes concluent à l’absence de lien). En effet, ce qui est observé à un endroit n’est pas nécessairement observé à un autre, c’est-à-dire que deux itérations, à deux endroits ou à deux moments différents, d’une même expérience, ne mènent en général pas aux mêmes résultats : les expériences sont dites non-réplicables[3].

Cela signifie que le résultat d’une expérimentation donnée ne peut pas être utilisé comme argument pour prôner une certaine politique. M. Zylberberg, malgré les controverses, continue à professer, en tant que directeur de recherche émérite au CNRS, la même idée : « les économistes utilisent des méthodes semblables aux médecins »[4], comme expliqué précédemment. Or, une science dure comme la physique ou la médecine énonce des théories et des lois universelles dans le temps et dans l’espace. Par exemple, la théorie de la gravitation ne dépend ni du temps ni de l’espace : une pomme lâchée d’un arbre tombera vers le sol, peu importe à quelle époque et dans quel pays elle se situe. De même, un être humain absorbant une aspirine ou du cyanure en subira les effets peu importe son lieu de résidence et sa date de naissance.

Pourquoi cette impossibilité de généraliser en économie ? Ce point est un nœud gordien du débat en économie. Les réponses proposées ne sont pas les mêmes selon que l’économie soit considérée plutôt comme la médecine ou comme l’histoire. Selon l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, les interactions des humains avec leur environnement et des humains entre eux sont trop nombreuses pour permettre d’en abstraire des lois universelles. Un seul individu humain est déjà d’une complexité telle que des champs entiers de réflexion, comme la biologie, la psychologie ou la psychanalyse s’y intéressent, avec des méthodes et des degrés de scientificité différents. « Les systèmes [des passions humaines] sont à très grand nombre de degrés de liberté. C’est bien pourquoi en réalité leur opération est la plupart du temps imprédictible. Prédire supposerait d’imposer rigoureusement une clause toutes choses égales par ailleurs. Or les choses par ailleurs ont rarement le bon goût d’être égales »[5]. À cause de ce nombre d’interactions trop important, les liens de causalité sont extrêmement compliqués à déceler. La réussite des sciences dures est de déceler ces liens de causalité grâce à la réplicabilité des expériences, ce que les sciences sociales ne peuvent pas faire.

Une autre caractéristique des sciences dures est donc la réfutabilité, ou critère de Popper. C’est ce qui fait qu’en physique, une théorie (comme la loi de la gravitation de Newton) est corroborée (considérée vraie) tant qu’elle n’est pas réfutée par une expérience. Et en effet, jusqu’ici, toutes les pommes lâchées sont tombées. Or en économie, aucune expérience ne peut réfuter une théorie formulée a priori car les expériences étant non réplicables, elles ne peuvent pas être concluantes.

À cela, certains économistes répondent qu’une théorie économique n’est pas à jeter pour son incomplétude, c’est-à-dire le fait qu’elle ne permette pas de décrire tous les événements existants. Notamment, ils admettent que les marchés ne sont pas toujours efficaces car de fait, des crises boursières ponctuent régulièrement le capitalisme. Mais ils (notamment Robert Lucas) proposent de conserver les théories classiques « pour les temps calmes », c’est-à-dire quand l’économie n’est pas en crise. Par analogie, on peut argumenter qu’en effet, la science physique possède plusieurs théories différentes, suivant l’échelle. À l’échelle astronomique, la loi de la gravitation domine et explique la course des planètes ; à l’échelle atomique, les interactions des forces nucléaires dominent et expliquent la cohésion des atomes. Il y a donc plusieurs théories physiques à utiliser selon l’échelle d’espace-temps des phénomènes observés. Mais la science économique, même en admettant qu’elle possèderait une théorie satisfaisante pour les « temps calmes », n’en possède tout simplement pas pour les temps de crise. Et d’ailleurs, comment savoir si on est en « temps calme » ou en crise ? De cela, l’économie génère bien plus des débats abscons que des réponses satisfaisantes.

La théorie économique dominante est truffée de nombreuses incohérences, qui se ressentent en dehors même de tout résultat supposé. Par exemple, aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des modèles ne prennent pas en compte la monnaie. Ces économistes supposent simplement que la monnaie est neutre, qu’elle n’est qu’un moyen d’échange sans influence, et ne l’incluent pas dans leurs calculs. Cela rejoint l’histoire fausse selon laquelle le troc aurait précédé la monnaie. En réalité, avant l’apparition de la monnaie frappée sur métal précieux ou imprimée sur du papier, les marchands échangeaient des titres de dettes. Il s’agissait finalement de chèques, jamais encaissés[6].

Prenons une autre controverse, parmi les plus célèbres, celle de l’hypothèse des marchés efficients. Son créateur Eugene Fama énonça que personne ne pourrait prédire l’évolution des prix sur les marchés car ceux-ci incorporaient toute l’information disponible et étaient donc corrects. Or ces prix résultent des actions et interactions des traders, acheteurs et vendeurs. Puisque certains sont amenés à vendre et d’autres à acheter, c’est qu’ils sont en désaccord sur l’état du marché, l’état de la réalité. Donc, la moitié au moins d’entre eux ont tort. Le fait qu’ils soient confrontés en grand nombre (le principe d’un marché boursier) ne garantit pas plus qu’ils aient collectivement raison[7]. De plus, dans la science économique, ces traders sont supposés agir et anticiper de manière rationnelle (selon l’hypothèse dite des anticipations rationnelles). Ils prédisent l’évolution du marché, et décident en fonction de cela. Or, ces agents étant rationnels, ils sont omniscients et prennent à chaque instant la meilleure décision possible. Ils doivent donc avoir une prédiction correcte du futur (selon l’hypothèse des marchés efficients). Donc, l’état futur de la réalité influe les décisions présentes des agents, c’est-à-dire que le futur rétroagit sur le présent, ou encore que les conséquences agissent sur les causes, ce qui est absurde. Cette démonstration montre que l’hypothèse que le prix sur les marchés soit une information fiable de l’état de la réalité doit être abandonné corps et bien – et aujourd’hui très peu d’économistes seraient encore prêts à la défendre. Cependant, l’argument des marchés efficients continue d’être utilisé, explicitement ou non, notamment par des hommes politiques. Au contraire, pour comprendre les prix, on ne peut pas se passer d’une analyse des forces qui s’exercent sur eux, à commencer par les incitations à la spéculation reçues ou perçues par les traders eux-mêmes.

Les incohérences et failles de la science économique ont été documenté de façon extrêmement précise par l’économiste australien Steve Keen dans son livre L’Imposture économique[8], voilà déjà plus de 15 ans. Il y reprend un à un les fondements des grandes théories économiques pour montrer leurs incohérences qui les rendent inutilisables[9] – en particulier, celles développées depuis la seconde guerre mondiale. Les économistes modernes ont développé de nombreuses compensations pour maintenir leurs modèles debout, mais les fondements en sont restés les mêmes. Michel Aglietta, économiste atterré, déclare dans la même veine que « parmi les quatre types de propositions scientifiques (conceptualisées par Kant) que sont la démonstration, l’analogie, l’opinion vraisemblable et l’hypothèse, l’économie pioche surtout parmi les deux dernières »[10]. Il ajoute que même les quantifications comme le PIB reposent sur des conventions ad hoc et ne peuvent être reçues comme des états de la réalité incontestables. Par exemple, les chiffres du chômage divergent de plus en plus de la réalité du marché du travail, ce qui a poussé le magazine Alternatives Economiques à en proposer un nouvel indicateur, prenant en compte les temps partiels subis et les découragés du marché de l’emploi qui ne sont plus inscrits à Pole Emploi (via le taux d’activité). Ainsi, la France se place à un taux de non-emploi en équivalent temps en pourcentage de la population de 25 à 59 ans au premier trimestre 2017 de 27,6%[11].

Ainsi en économie, les faits comme les théories sont invariablement datés et ne peuvent prétendre à l’universalité, comme dans les autres sciences sociales[12]. Les sciences sociales ne peuvent faire de progrès linéaire et vertical, comme la théorie de la gravitation d’Einstein a remplacé celle de Newton. Or, « le jeu scientifique en sciences sociales devrait donc fonctionner de telle façon que plusieurs interprétations soient « légitimement en concurrence », ce qui, précisément en France, selon Passeron, n’est pas le cas, les chercheurs en sciences sociales souffrant de cette « illusion nomologique » directement issue de l’ambition naturaliste des sciences sociales »[13]. L’évaluation par les pairs, particulièrement en économie, est viciée car elle enferme la recherche en économie dans un vase clos[14]. Ceci permet aussi de rappeler qu’il ne saurait exister une hypothétique neutralité de l’économiste[15].

Dernier point de cette démonstration, les positions des institutions et des Etats. En France, comme le rappelle son économiste en chef Gaël Giraud, l’Agence Française pour le Développement a décidé par la voix de son conseil d’administration de ne plus utiliser les RCT (méthode avec groupe test et groupe témoin, explicitée en début d’article). Or, dans ce même conseil siègent plusieurs ministères (dont l’économie et les affaires étrangères), on peut donc en conclure que la France déconsidère cette méthode. Aux Etats-Unis, le chef économiste de la banque mondiale, Paul Romer, n’hésite pas à écrire que « la macroéconomie a régressé depuis 30 ans, […] fuyant les défis grâce à une opacité largement renforcée »[16]. L’ancien économiste du FMI, Olivier Blanchard, formula des critiques similaires[17]. D’ailleurs, le FMI lui-même en tant qu’institution a l’année dernière désavoué les politiques macroéconomiques néolibérales mises en avant par cette science économique défaillante[18]. La banque centrale américaine, la Fed, remet également en cause la réplicabilité des publications économiques[19]. Une autre institution, le prix « Nobel » (non voulu par Alfred Nobel mais créé par la banque de Suède en 1969) remet en cause les fondements même de la science. Angus Deaton, prix « Nobel » d’économie 2015, abondait récemment dans ce sens (concernant les méthodes RCT ainsi que les modèles DGSE largement répandus dans les institutions)[20]. « Ces quarante-cinq dernières années ont été dominées par toute une succession de théories dogmatiques, toujours soutenues avec la même assurance, mais tout à fait contradictoires les unes avec les autres, tout aussi irréalistes, et abandonnées les unes après les autres sous la pression des faits. À l’étude de l’histoire, à l’analyse approfondie des erreurs passées, on n’a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles des circonstances du moment »[21]. Cette analyse si actuelle a été écrite par un autre prix Nobel, Maurice Allais, en… 1989.

Nous nous trouvons finalement bien en l’absence de théorie macroéconomique satisfaisante. Il est alors nécessaire, pour décider des politiques économiques à mener, de s’en tenir au politique, c’est-à-dire au pluralisme et à la démocratie. La démocratie sous toutes ses formes, par les urnes, au parlement, dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans la rue, est le seul moyen qui permettra de choisir plus sereinement la politique à mener, par la confrontation des points de vue, des intérêts et des arguments de tous.

Par Guillaume Pelloquin (Page twitter). 


[1] « Les économistes de nouveau à couteaux tirés », Le Monde Idées, 15 septembre 2016, avec notamment des apports d’André Orléan, Gaël Giraud et Dominique Méda

Voir également une nouvelle tribune du fondateur d’Alternatives Economiques, Denis Clerc : « Lettre ouverte à Pierrot la Science », 9 novembre 2017

[2] Voir mon article avec ses références ici : Pourquoi et comment il faut réduire le temps de travail, L’éco pour les étudiants, 6 octobre 2017

[3] Sur la question de la réplicabilité, voir :

[4] Prononcé durant la conférence des journées de l’économie intitulée « dans la tête d’un chercheur d’emploi », à Lyon le 8 novembre 2017.

[5] Les affects de la politique, Frédéric Lordon, éditions du Seuil, octobre 2016

[6] What tally sticks tell us about how money works, Tim Harford, British Broadcasting House, 9 juillet 2017

[7] Passage repris d’un papier publié par Charles W. Collier. Voir ici.

[8] Réédité en format poche par les éditions de l’atelier en juillet 2017. Edition originale Debunkings Economics, Zed Books, 2001

[9] Voir un autre exemple dans mon article « En économie, des idées zombies refusent de mourir : non le marché n’est pas efficace et non la main invisible n’existe pas », 9 septembre 2016

[10] Mots prononcés durant la conférence « la preuve dans les sciences économiques » des journées de l’économie à Lyon le 8 novembre 2017.

[11] « Alternatives Economiques lance son contre-indicateur du chômage », Guillaume Duval, 4 septembre 2017, Alternatives Economiques

[12] « Sciences paradigmatiques et sciences sociales », Claire Saillour, Publié le 24 février 2010

[13] Ibid.

[14] « Qui veut la peau des économistes orthodoxes ? », Le Monde économie, 27 septembre 2016.
Voir également mon premier article sur le sujet, « Les escrocs courent toujours. Leur alibi ? Ils sont économistes », 2 octobre 2016, et en particulier le paragraphe « Non, l’économie n’est pas une science dure et ne le sera jamais »

[15] L’autre erreur de Cahuc et Zylberberg, tribune dans Alternatives Economiques, Olivier Bouba-Olga, 19 septembre 2016

Voir également mon article « Pourquoi les économistes ne sont jamais d’accord », 10 août 2016

[16]The Trouble With Macroeconomics”, Paul Romer, 14 septembre 2016

[17]Do DSGE Models Have a Future?”, Olivier Blanchard, août 2016

[18] « Neoliberalism: Oversold? », FMI, juin 2016

[19] Andrew C. Chang and Phillip Li, 2015, Federal Reserve Board, op. cit. (note 3).

[20] « Les anathèmes de MM. Cahuc et Zylberberg ne sont pas à la hauteur des défis que doit relever l’économie », tribune d’un collectif d’universitaires, parmi lesquels l’économiste Gaël Giraud et la sociologue Dominique Méda, publiée dans le Monde du 22 septembre 2016

[21] « Le désarroi de la pensée économique », Le Monde, 29 juin 1989.

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