Interview de Lucas Chancel, co directeur de WID.world, à propos d’« Insoutenables inégalités »

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Quelles sont les causes de l’explosion des inégalités dans les dernières décennies ?

Dans le débat public, on entend régulièrement l’idée que la hausse des inégalités est due au double phénomène de mondialisation des échanges et du développement des nouvelles technologies. La mondialisation permet au capital d’être mobile (ce qui lui donne un avantage face au travail) et les nouvelles technologies participent de ce mouvement. Cette idée est véhiculée par certains économistes qui défendent, explicitement ou non, l’idée thatchérienne qu’il n’y a pas d’autre alternative (ou Tina, pour « There Is No Alternative ») : c’est la montée des inégalités ou le retour à des sociétés fermées sur elles-mêmes qui refuseraient internet.

Pourtant, lorsque l’on compare des régions relativement semblables (USA et Europe de l’ouest par exemple), qui ont à peu près la même taille, le même revenu moyen, le même niveau d’inégalité en 1980 et la même exposition à la mondialisation et aux nouvelles technologies entre 1980 et aujourd’hui, on observe des trajectoires radicalement divergentes en matière d’inégalités. Cela nous permet de comprendre que la mondialisation et les nouvelles technologies y sont pour assez peu de chose. Ce que nous montrons dans le Rapport sur les inégalités mondiales c’est que ce sont les choix ou non choix de politiques publiques qui expliquent les divergences de trajectoires observées de l’autre côté de l’Atlantique: aux USA, la progressivité fiscale a largement décru tout comme le salaire minimum, l’accès à la santé et à l’éducation sont très inégalitaires alors que les Européens ont jusqu’ici mieux résisté à la remise en cause de l’Etat providence et de la progressivité fiscale, même si bien sûr tout n’est pas rose en Europe.

 

Vous êtes co-directeur de la WID.world (la World Wealth and Income Datables), la base de données mondiale sur les patrimoines et les revenus. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Est-elle une réponse à un manque de données sur les inégalités ?

Les statistiques officielles sur les inégalités sont basées sur des enquêtes réalisées auprès des ménages. Ces enquêtes sont bien connues pour avoir de sérieuses limites quand il s’agit de mesurer les hauts revenus, de s’intéresser à des tendances longues ou de comparer les pays les uns avec les autres. Or sur la question des inégalités, on a précisément besoin de suivre ce qu’il se passe sur les hauts revenus, tout en haut de la distribution (c’est là qu’une bonne partie de l’action a lieu), on a besoin d’étudier des tendances longues (car les inégalités se déploient sur plusieurs décennies) et de comparer les pays entre eux ! Nous utilisons donc, en plus des enquêtes, des données fiscales, combinées aux données de la comptabilité nationale. Ceci permet un bien meilleur suivi des inégalités au sommet, sur le temps long et en comparaison internationale.

 

Existe-t-il un lien de causalité entre les inégalités économiques et les inégalités environnementales ? Autrement dit, observe-t-on le phénomène suivant : les moins dotés économiquement sont-ils les plus exposés aux risques environnementaux ?

Les plus modestes sont très souvent plus exposés aux risques environnementaux que les plus aisés parce qu’ils habitent dans des zones généralement plus à risque (bordure de littoral dans les pays en développement, bordures de zones industrielles à risques en France) mais ils sont aussi plus sensibles à ces risques (car ils ont moins les moyens de faire face aux inondations ou de dépister telle ou telle maladie ou de payer les soins qui y sont associés).

 

Et inversement ? Observe-t-on que les inégalités environnementales influent sur les inégalités économiques et sociales ?

Les chocs environnementaux (vague de chaleur, ouragan, inondations, crise sanitaire) tendent à accroître les inégalités économiques et sociales existantes, pour les raisons indiquées ci-dessus. Les plus modestes sont en général plus exposés et ont moins les moyens d’y faire face. C’est donc un cercle vicieux.

 

Quel type de politique mener pour renverser cette hausse des inégalités ? Mettre en place une taxe pourrait-elle être une solution ?

Les politiques fiscales, avec des taxes progressives (plus on est aisé, plus on contribue en proportion de son revenu) sont un élément essentiel de réponse aux inégalités, surtout pour limiter l’explosion des revenus au sommet de la distribution. Néanmoins, cela n’est pas suffisant. Aux USA par exemple, les inégalités avant impôt sont si fortes que l’on ne peut pas tout régler par l’impôt. Il faut réduire massivement les inégalités éducatives ou en matière de santé (notamment environnementales). Pour ce faire, il faut aussi pouvoir financer les services publics, on revient donc sur le rôle de l’impôt. En réalité, on ne peut pas déconnecter fiscalité progressive et investissements publics dans une éducation, un système de santé et un environnement de qualité, accessibles à tous.

Concernant les inégalités environnementales, la France va accroître de près de 4 milliards d’euros les taxes sur la pollution cette année. C’est une avancée. Mais le problème est que cela intervient dans le cadre d’une réforme fiscale globalement inégalitaire. Les classes populaires et moyennes vont payer davantage en fiscalité écologique alors que les classes les plus aisées ont des cadeaux de plusieurs milliards d’euros. Il y a alors un grand risque de défiance vis-à-vis de l’impôt et des politiques environnementales de la part de ceux qui vont payer la facture.

 

Pensez-vous que la tendance va s’inverser prochainement ? Pourquoi ?

Tout dépend des politiques que l’on choisit de mettre en œuvre. Les réformes fiscales en France et aux Etats-Unis, de E. Macron et de D. Trump, ne vont pas dans le bon sens. Ce qui est frappant, ce sont leur ressemblance : cadeaux aux super-riches, baisse de la fiscalité des entreprises et le fait qu’elles sont justifiées de la même manière : pour avoir de la croissance en bas de la distribution des revenus, il faut faire des privilèges aux plus aisés qui ensuite tireront l’économie vers le haut. C’est le mythe du ruissellement, qui n’a pas franchement bien marché depuis quarante ans… Si l’on continue dans cette logique là, avec cette fausse idée en tête, alors je ne vois pas comment la tendance peut s’inverser.

 

La société civile doit-elle jouer un rôle dans ce changement ? Doit-elle s’approprier le débat ? 

La société civile a un rôle essentiel pour secouer les gouvernements et les contraindre à atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés (dans le cadre des objectifs onusiens sur le développement durable, tous les pays se sont fixé pour objectif de réduire les inégalités à l’intérieur des pays, ce qui est une grande nouveauté et qui mérite d’être salué). La société civile a aussi pour rôle de faire émerger de nouvelles idées et d’être acteur du changement (notamment le changement des modes de vie que demande la transition écologique, qui passe par des choix politiques et des actions individuelles facilitées par des transformations structurelles de nos modes de production et de consommation, comme le développement de réseaux de transport bas carbone par exemple). Sans société civile forte, les gouvernants ne sont pas assez exposés aux réalités de terrain et à la question sociale. Inversement, la société civile sans puissance étatique n’a pas tous les outils nécessaires pour faire face aux grands défis de notre temps (lutte contre l’évasion fiscale, changement climatique, etc.).

 

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