En économie, des idées zombies refusent de mourir : non le marché n’est pas efficace et non la main invisible n’existe pas

En économie, un ensemble d’idées mises en échec par l’histoire continuent pourtant à alimenter le débat politique. Une croyance répandue veut ainsi que les marchés soient efficaces en eux-mêmes et que toute régulation de l’économie soit inopérante et même néfaste. Le plus souvent soutenues par des économistes orthodoxes (théoriciens et mathématiciens), ces thèses sont dénoncées par des hétérodoxes (historiens et empiristes). Leurs défenseurs font parfois référence à des grandes figures de la pensée économique historique, en particulier Adam Smith, qui, pourtant, n’a jamais développé de telles politiques.

Joseph Stiglitz est un grand économiste américain. Chef économiste de la Banque Mondiale jusqu’en 2000, professeur à la Columbia Business School, et « prix Nobel » 2001. Aujourd’hui il travaille notamment sur le thème des inégalités et a été un des promoteurs de Thomas Piketty aux États-Unis. Dans son dernier livre, The Euro: And its Threat to the Future of Europe[1], il explique que les hommes politiques qui ont créé l’Euro dans son état paradoxal l’ont fait non pas car ils étaient mal intentionnés mais parce qu’ils « étaient guidés par un ensemble d’idées à propos du fonctionnement des économies qui étaient tendances à l’époque, mais qui étaient simplement fausses. Ils avaient foi dans les marchés, mais ils ne comprenaient pas leurs limitations et ce qu’il faut faire pour les faire marcher. » Il dénomme ces croyances le « fondamentalisme du marché […], [parfois appelé] néolibéralisme ».

Paul Krugman, autre prix Nobel américain contemporain et proche de Stiglitz définit ces croyances comme des idées zombies : « proposition entièrement réfutée par la science et l’analyse, mais qu’on refuse de laisser mourir parce qu’elle sert un objectif politique, qu’elle va dans le sens des préjugés, ou pour ces deux raisons ». Les économistes étant soumis à la fois aux influences politiques et au biais de confirmation[2], l’économie est un écosystème favorable au développement des idées zombies. Ce défi posé à la science et à l’histoire augmente l’intérêt d’un débat.

Des idées piochées dans l’histoire de la science économique, pourtant déjà dépassées

Les idées zombies en économie découlent souvent du fondamentalisme du marché dont parle Stiglitz. L’école de pensée dite néoclassique s’est construite en reprenant cette idée fondatrice, développée par Léon Walras (1834-1910), économiste français. Elle se définissait par évolution des classiques (Adam Smith, David Ricardo et Thomas Malthus au Royaume-Uni, et Jean-Baptiste Say et Jacques Turgot en France) : penseurs et philosophes, les classiques ne s’intéressaient pas à « d’hypothétiques états d’équilibre […] et ne recouraient que très exceptionnellement aux mathématiques » (Wikipédia). Ils observaient les sociétés humaines et les relations entre leurs membres. À l’opposé, les néoclassiques prônaient une économie « pure », c’est-à-dire purifiée de la question sociale : ce n’était par leur sujet. Les néoclassiques entendaient purifier et durcir l’économie, en faire une science dure, à l’instar de la physique. Pour ce faire, ils utilisaient à outrance les mathématiques.

Léon Walras posa le problème dit d’équilibre général, souvent représentée par la métaphore de la main invisible. Il décrit le fonctionnement fondamental d’un marché en expliquant que la confrontation simultanée de l’offre et de la demande sur tous les marchés interdépendants mènerait spontanément à un prix d’équilibre et un seul, et que cet équilibre serait le meilleur possible : le plus efficace économiquement et donc le plus juste socialement. Depuis, les économistes ont montré que rien de cela n’était vérifié, et l’étude de l’équilibre général a été abandonnée : un marché, spontanément, se déséquilibre, si un équilibre existe il n’est pas unique, le marché ne peut atteindre un équilibre sauf à tomber dessus par hasard (auquel cas il s’en éloigne), un tel équilibre sera nécessairement sous-optimal (ne donnant pas le meilleur monde possible) et enfin l’efficacité économique est diminuée par l’injustice sociale à cause du marché laissé à lui-même. Certains ont de tout temps dénoncé les méthodes mêmes avec lesquelles la pensée économique se développait. Ainsi Gérard Debreu qui pensait avoir démontré la faisabilité du modèle de Walras en 1954, doit dans les années 1970 se rendre à l’évidence qu’un tel modèle ne peut pas être utilisé : le théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu montre qu’un équilibre général ne peut pas être unique ni stable. Ou comme le dit Claude Mouchot (Méthodologie économique, 1996), « le théorème de Sonnenschein-Mantel-Debreu montre que l’équilibre général n’est en définitive qu’une construction vide et inutilisable ».

De l’impossibilité du passage des raisonnements microéconomiques au niveau macroéconomique, l’exemple de la Loi Travail

L’idée macroéconomique des marchés efficients est donc nulle et non avenue. Comme l’écrit Bernard Maris (1946-2015) dans sa Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (1999), l’expression même de « marchés efficients » est un oxymore. Pourtant, l’idée ressurgit de manière régulière dans le débat public : respectez, laissez faire les marchés et tout se passera bien.

Parfois les idées zombies découlent d’un changement d’échelle abusif : utiliser une illustration à l’échelle individuelle (microéconomique) pour justifier une politique à l’échelle nationale (macroéconomique). Justifier une politique globale nécessite un raisonnement global. Une illustration récente se trouve dans les baisses de cotisations sociales qui ont été permises par le CICE ou plus récemment qui le seront grâce à la Loi Travail de Myriam El Khomri, dont le raisonnement est le suivant : si une entreprise pouvait embaucher un nouveau salarié sans cotisations sociales ou presque, elle le ferait. En réalité, lorsque qu’aucune contrepartie n’est demandée aux entreprises (comme pour le CICE), elles n’en donnent pas, c’est-à-dire qu’elles n’embauchent pas[3]. Fonctionnant bien avec leur nombre d’employés actuel, elles se permettent simplement de profiter de la baisse de cotisations octroyée, il y a un effet d’aubaine. La « peur d’embaucher » des entreprises soumises à trop de « charges » et de difficultés à se « séparer d’un collaborateur » n’a jamais existé. L’OCDE elle-même avance maintenant à pas de velours sur ce sujet. L’observation empirique montre que moins de protection de l’emploi engendre plus de licenciements et d’embauches (plus de flux), mais sans pouvoir conclure sur le taux de chômage (création ou destruction nette d’emplois), qui dépend de trop d’autres facteurs externes à cette question. Depuis 40 ans, les politiques de l’emploi ont flexibilisé le « marché » du travail (création des CDD, intérims, diminution des droits des salariés dans le code du travail) et diminué les cotisations payées par les employeurs : cela n’a jamais marché. Le seul moment où la France a réussi à créer beaucoup d’emplois (plus que ses voisins au même moment) fut avec la mise en place des lois de Robien et Aubry sur la réduction du temps de travail.

L’idée générale de favoriser les riches et les entreprises dans le but de favoriser les pauvres (créer de l’emploi pour les chômeurs) n’est finalement qu’un raisonnement de Robin des bois inversé, à la fois inepte et hypocrite. Ceci a été appelé dans le monde anglo-saxon les « trickle-down economics » : l’idée que l’argent des riches « ruisselle » jusqu’aux pauvres. Cette méthode fait croire qu’une proposition s’occupe du sort des pauvres alors qu’elle a précisément l’effet inverse. L’inversion du langage a été particulièrement visible dans les arguments du premier ministre et de la ministre du travail durant les discussions récentes autour de la loi Travail. La mobilisation très importante contre cette loi a d’ailleurs montré que les électeurs n’étaient pas dupes.

Une justification par certains penseurs trompeuse

Des idées fausses continuent donc à circuler car elles vont dans un certain « bon sens » stéréotypé et qu’elles servent des intérêts politiques. Leur justification s’appuie aussi sur des économistes connus qui auraient développés ces thèses, en particulier Adam Smith. Il n’a pas écrit la théorie dite de la main invisible. Smith était un penseur moral de l’économie[4]. Il faut tordre le cou une bonne foi à cette idée que de l’intérêt particulier de chacun naît « naturellement » le bonheur de tous. Smith n’a jamais dit que le marché était la solution à tous nos problèmes et que lui seul amènerait la paix et la prospérité. Léon Walras lui-même ne l’a pas dit même s’il en est dangereusement rapproché en voulant évacuer la question sociale de l’économie. Smith disait simplement qu’un commerçant investissant localement profitait à son économie locale au sens large alors qu’il ne cherchait initialement qu’à limiter ses risques. Mais Smith disait aussi de se méfier du discours des grandes corporations, car en poussant leurs intérêts propres et notamment en constituant des monopoles, elles perturbaient le fonctionnement même du marché, qui demande selon lui une concurrence libre et non faussée (voir à ce sujet le billet[5] de Gilles Raveaud).

L’histoire de la pensée économique enseigne comment certaines idées se sont développées avant de tomber en désuétude. Pourtant, certaines alimentent encore le débat : un de leurs points communs est qu’elles servent souvent les intérêts des dominants. Il est donc possible et souhaitable que les citoyens se réapproprient les discussions politiques pour refuser les politiques publiques qui ne servent que les intérêts à court terme d’un petit nombre au détriment de ceux du pays tout entier. Il faut renouer avec le mouvement historique du progrès social qui n’a aucune raison de s’arrêter, peu importe les circonstances des marchés, et qui doit profiter à tous.

Article publié initialement le 8 septembre 2016, par Guillaume Pelloquin (Page twitter). 

[1] The Euro and its Threat to the Future of Europe, Joseph Stiglitz, août 2016, éditions Penguin books. Voir au sujet du livre cet entrevue de l’auteur : « The problem with Europe is the euro », The Guardian, 10 août 2016.

[2] Voir par exemple la fin de mon article « Pourquoi les économistes ne sont jamais d’accord ».

[3] « Crédit Impôt recherche : une niche fiscale hors de contrôle », France Inter, 28 avril 2017

[4] Entrevue d’Omar Aktouf, professeur à HEC Montréal.

[5] « Pauvre Adam Smith ! », Gilles Raveaud, 2009

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