Pourquoi les économistes ne sont jamais d’accord ?

Par Guillaume Pelloquin, étudiant à emlyon business school et à Centrale Lyon (Page twitter)

Des représentations différentes de l’économie, qu’il est difficile de changer

Plusieurs représentations de l’économie s’affrontent régulièrement dans le débat public. Les discussions opposent les économistes orthodoxes, le courant dominant, et les hétérodoxes, qui s’y opposent. Les orthodoxes pensent l’économie de marché avec des modèles mathématiques complexes, fondés sur des postulats idéologiques intuitifs. Les hétérodoxes rejettent ces modèles en remettant l’économie à sa place légitime c’est-à-dire parmi les sciences humaines et sociales. L’économie étant une science humaine, elle admet une pluralité de points de vue. Ces représentations dérivées des penseurs fondamentaux qu’ont été Adam Smith puis John Maynard Keynes sont encore aujourd’hui au cœur des oppositions entre économistes, dont certains finissent par se comporter comme des gourous martelant leur croyance propre au détriment d’une remise en question et d’une réflexion argumentée.

L’économie est une discipline vaste, elle s’applique à de nombreux domaines, elle articule votre vie autour de votre travail – ou de votre absence de travail. Elle influence les relations sociales dans une famille, dans un quartier. Elle pèse dans les relations diplomatiques. Elle régit aussi des domaines comme l’art et le sport. Alors, pour penser l’économie, il faut une méthode, une représentation, qui sera nécessairement une vue schématique, subjective. Les penseurs historiques ont créé des représentations différentes de l’économie auxquelles les économistes d’aujourd’hui font référence quand ils s’affrontent. Si la plupart parlent comme s’ils détenaient la bonne « image que l’on se fait de la réalité économique », on « [doit] pourtant admettre qu’il n’existe pas une seule façon de penser l’économie »[1].

Une première pensée économique : Smith

Ainsi la naissance de la pensée économique moderne (en fait, l’école classique) est attribuée à Adam Smith, par son livre Discours sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il y pose en effet de nombreux fondamentaux, au premier rang desquels le marché. Le marché est le lieu, réel ou virtuel, de la rencontre entre une offre et une demande. Le marché réunit les intérêts particuliers de chacun, il normalise les interdépendances entre les hommes : je ne peux pas produire le pain que je mange, ainsi ai-je besoin de pouvoir rencontrer le boulanger pour lui acheter son pain, j’ai besoin d’un marché. Le mécanisme du marché forme les prix, via les lois dites de l’offre et de la demande, qui jouent sur les quantités : si tout le monde veut du pain mais qu’il n’y a qu’un boulanger (manque de quantité produite), il pourra augmenter son prix. Pour que le marché fonctionne pour le mieux, il convient donc qu’il soit le lieu d’une concurrence nombreuse, libre et non faussée (ou concurrence pure et parfaite).  Grâce à la confrontation de tous les vendeurs avec tous les acheteurs, un prix d’équilibre va se fixer pour chaque bien ou service. Le prix d’équilibre sera le prix « naturel » de chaque chose, et toute intervention extérieure au marché (et notamment celle de l’État) sur ce prix sera nécessairement néfaste. Le libéralisme contient à la fois la liberté des individus de se spécialiser (liberté individuelle offerte par le marché) mais aussi la liberté du marché lui-même (liberté des prix qui peuvent fluctuer sans biais et sans limites). La faiblesse de cette représentation réside dans le fait qu’un tel marché parfait, idéal, n’existe pas dans la réalité. Même ce qui est communément appelé les marchés, c’est-à-dire les marchés financiers des bourses, ne tendent jamais vers un prix d’équilibre mais sont au contraire parfaitement déséquilibrés. Pour se sortir de ces déséquilibres fondamentaux, un autre intellectuel a donné une autre représentation de l’économie, 150 ans plus tard : John Maynard Keynes.

Le problème macroéconomique et la réponse de Keynes

Pour reprendre le dernier exemple, Keynes comparait les marchés boursiers aux casinos, autant dire qu’il attribuait peu de vertu au marché dérégulé. « Pour Keynes, […] la crise de 1929 démontre qu’il n’existe aucun mécanisme stabilisateur : livré à lui-même, le marché peut s’autodétruire, et entraîner dans sa chute la démocratie et la paix mondiale »[2]. En effet, historiquement, les périodes où l’économie a fonctionné avec le moins de régulation coïncident avec des déséquilibres ponctuels (krach boursier) ou persistants (chômage). Si rien n’équilibre, alors il y a des déséquilibres ; cela sonne comme une évidence sémantique. Keynes ainsi que d’autres économistes ont montré que loin de conduire à un équilibre unique et stable, le marché du laissez-faire oscille vers les extrêmes.

Keynes propose donc une autre représentation de l’économie : l’économie comme un circuit, dans lequel le fluide est la monnaie. Les échanges s’enchaînent les uns aux autres et sont dépendants entre eux : une banque prête à une entreprise qui vend son produit à des consommateurs, tout en payant ses salariés, qui eux-mêmes achètent des produits ; le coût du travail est aussi le revenu des travailleurs, etc. Cette représentation dépasse celle du marché puisque Keynes pense l’économie comme un système global, et plus seulement comme une somme de marchés. En ce sens, il est le père fondateur de la macroéconomie, l’économie à l’échelle d’un pays. Ce circuit est l’image d’une réalité économique que Keynes a montrée le premier, le multiplicateur (d’investissement – de Keynes). Si je trouve 100€ par terre (une entrée de monnaie provenant de l’extérieur du circuit) et que je les dépense pour des biens et des services, la production totale augmentera de 100€. Mais cela ne s’arrête pas là : les entreprises à qui j’ai acheté des produits vont avoir un revenu supplémentaire, elles vont pouvoir augmenter leurs salariés, investir à leur tour et augmenter leur capacité de production, etc. Ces salariés vont acheter de nouveaux biens (tout comme j’avais acheté de nouveaux biens grâce à mon apport extérieur). À la fin, un ajout initial de 100€ dans le circuit aura créé plus que 100€, par exemple 150€, il y a donc eu une multiplication de l’investissement. Bien entendu, il faut préciser qu’il y a des fuites dans le circuit : les gens ne dépensent pas l’intégralité de leurs revenus (surtout les riches), les achats peuvent s’effectuer à l’importation (surtout ceux des entreprises), etc. Les spirales auto-entretenues des bulles et des récessions sont les illustrations de ce multiplicateur, qui marche donc aussi bien à la hausse qu’à la baisse. Pour Keynes, la demande anticipée est donc le déterminant fondamental de l’activité économique : si les entreprises pensent que la croissance arrive, elles vont embaucher et investir et ce faisant, elles vont effectivement créer la croissance qu’elles s’attendent à trouver – le mécanisme fonctionnant également dans le sens inverse. Keynes, même s’il est défenseur du capitalisme et du marché, milite pour sa juste régulation par les organes centraux du circuit économique que sont l’État et la Banque centrale : une juste intervention de l’État dans le circuit permet de créer l’étincelle qui va le faire tourner en cercle vertueux.

Des modèles qui sont forcément partiels

Aucune de ces représentations n’est parfaite et suffisante en elle-même. J’en ai ici détaillé deux, mais il en existe d’autres encore. Gilles Raveaud donne également celle de Karl Marx, fondée sur la violence des rapports de force dans le capitalisme, et celle de Karl Polyani, qui replace l’économie dans ses impératifs écologiques et sociaux au sens large en remettant des valeurs humaines en son centre. Les termes même sont sujets à confusion, comme « néolibéral » et « ultralibéral » qui sont maintenant davantage chargés politiquement qu’économiquement. Les courants changent puisque les réfutations apportées par les hétérodoxes sont parfois intégrées dans le courant orthodoxe, et ainsi des économistes travaillant par exemple sur des problématiques sociales (Amartya Sen, 1998) ou sur l’asymétrie d’information et la non-efficience des marchés (Joseph Stiglitz, 2001) ont pu être récompensés par des prix Nobel. L’empirisme d’un chercheur comme Thomas Piketty, ou l’économie comportementale, sont également des méthodes qui se diffusent aujourd’hui.

Des différents également dus à des facteurs psychologiques

Il faut enfin replacer les économistes dans leur environnement. Tout comme Keynes expliquait déjà qu’un marché ne peut pas être isolé comme une entité transcendante et parfaite (le marché a besoin d’institutions centrales comme l’État pour pouvoir exister), les économistes eux-mêmes sont des individus ayant grandi dans des groupes sociaux particuliers, qui ont subi des influences culturelles, sociales, géographiques différentes, qui ont fréquenté certaines universités. Ce faisant, l’idée qu’ils se font du monde est influencée par ces paramètres. En prenant enfin en compte les apports des sciences cognitives, on voit à quel point notre cerveau est soumis à des biais qui nous empêchent systématiquement de prendre les meilleures décisions.

Évoquons l’un de ces biais cognitifs, celui qui est à la source de tous les autres : le biais de confirmation. Les individus ont tendance à privilégier les informations correspondantes aux croyances qu’ils ont déjà ; y compris par exemple lors des débats en économie. Cela crée par exemple des faux-dilemmes : il est dit qu’il faut réduire la dette ou sinon le pays sera à feu et à sang, alors qu’en réalité d’autres voies existent. Celui qui pose ce faux-choix n’admet qu’une seule représentation de l’économie, qui constitue sa croyance. Si lui sont montrés les effets néfastes et les erreurs dans ses croyances, cela crée chez lui un phénomène de dissonance cognitive et il réfute ce qu’on lui montre, tout en se confortant encore plus dans sa croyance initiale. Une citation de Léon Tolstoï résume à elle seule le phénomène : « Je sais que la plupart des hommes — non seulement ceux qui sont considérés intelligents, mais même ceux qui sont très intelligents et capables de comprendre les plus difficiles problèmes scientifiques, mathématiques ou philosophiques — peuvent très rarement discerner la vérité même la plus simple et évidente, s’il faut pour cela qu’ils admettent la fausseté des conclusions qu’ils ont formées, et peut-être avec encore plus de difficulté, les conclusions dont ils sont fiers, qu’ils ont enseigné à d’autres, et sur lesquelles ils ont construit leur vie. ». Il est donc souhaitable que les décideurs des politiques économiques et leurs conseillers se défassent de leurs préjugés et admettent des propositions pluralistes.

Article publié initialement le 10 août 2016.

[1] Gilles Raveaud, La dispute des économistes, 2013, éditions du Bord de l’eau

[2] Ibid.

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