L’économie mondiale 2018, questions sur le Brexit à Vincent Vicard

Chaque année, le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), publie dans la collection « Repères » des éditions « La Découverte », un ouvrage offrant des analyses sur des questions économiques mondiales. Cet ouvrage est réalisé sous la direction d’Isabelle Bensidoun et de Jézabel Couppey-Soubeyran, avec l’aide cette année de Grégoire Elkouby.

Questions à Vincent Vicard, économiste au CEPII.

1/ Vous commencez la première partie de ce chapitre consacré au Brexit par cette phrase : « L’Union européenne ne s’apparente pas dans ses aspects commerciaux, à un accord régional comme les autres ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

L’Union européenne est l’accord commercial le plus intégré au monde. Sans même aborder sa dimension politique, l’intégration européenne va plus loin qu’une zone de libre échange classique qui abolit les droits de douane entre pays membres. En mettant d’abord en commun la politique commerciale au sein d’une union douanière à partir de 1968, les pays européens ont supprimé un certain nombre de formalités douanières, couteuses en temps et en formalités administratives pour les exportateurs. A partir des années 1990 ensuite avec la mise en place du marché commun qui vise la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes. En particulier, la reconnaissance mutuelle des normes permet à toute entreprise française vendant sur son marché national de vendre sur tous les marchés européens, là où un producteur extérieur devra adapter son produit aux normes techniques ou environnementales locales et prouver leur respect. Dans le domaine des services, la reconnaissance mutuelle des diplômes permet ainsi à certains professionnels d’exercer leurs activités dans le reste de l’Union, tout comme le passeport européen permet aux banques de fournir des services financiers à partir du territoire d’un autre pays membre. L’ensemble de ces politiques vont bien au-delà de la simple baisse des droits de douane, et réduisent de manière importante ce qu’on appelle les barrières non tarifaires aux échanges, de loin les plus importantes aujourd’hui.

2/ Quel type de relations le Royaume-Uni entretient-il avec l’Union européenne ?

Le Royaume-Uni et les autres pays membres de l’UE entretiennent des relations économiques étroites, non seulement du fait de leur appartenance commune à l’UE mais également du fait de leur proximité géographique et de leurs liens historiques. L’UE est de loin le premier partenaire du Royaume Uni : 42% des exportations britanniques sont à destination de l’UE et 56% de ses importations en proviennent. Certains secteurs apparaissent particulièrement intégrés dans l’espace européen, notamment du fait du développement de chaines internationales de production dans le secteur automobile, de l’aéronautique ou dans l’industrie chimique. Ces relations commerciales se caractérisent également par une forte asymétrie : le Royaume-Uni est un partenaire important du reste de l’UE mais du fait de sa moindre taille ne représente que 6% de son commerce extérieur.

3/ Existe-t-il une procédure / un cadre précis(e) de sortie de l’Union européenne ? On a souvent entendu parler de « l’article 50 » …

L’article 50 du Traité de l’Union européenne fixe en effet les modalités de sortie d’un pays membre. En notifiant au président du conseil européen la décision britannique le 29 mars 2017, Theresa May a ouvert une période de deux ans pour finaliser les négociations sur les modalités du Brexit. Ce délai concerne les conditions de la sortie d’un pays membre mais l’article 50 n’encadre pas les négociations sur les relations futures entre le Royaume-Uni et les pays de l’UE. Il revient ainsi aux parties en présence de s’accorder sur le calendrier : l’Union européenne exige ainsi des avancées significatives sur les principaux dossiers liés à la sortie avant de commencer à négocier un nouvel accord commercial, ce qui retarde d’autant la conclusion d’un nouvel accord.

4/ Quelles sont les différentes alternatives possibles suite au Brexit ?

Les positions exprimées tant par les négociateurs européens que britanniques permettent d’écarter un certain nombre de possibilités envisagées initialement et de dessiner plusieurs alternatives possibles pour l’après Brexit. Etant donné le refus des Européens de revenir sur l’indivisibilité des quatre libertés garanties par le marché unique (libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes) et la volonté britannique de retrouver sa souveraineté sur la politique migratoire, la participation du Royaume-Uni au marché commun sur l’exemple de la Norvège, de l’Islande ou de la Suisse n’est pas envisageable. Par ailleurs, le gouvernement britannique a clairement exprimé sa volonté d’une politique commerciale indépendante, ce qui implique une sortie de l’union douanière. Ces positions de négociations laissent alors deux alternatives.

  • Un accord commercial « global », c’est-à-dire allant au-delà de la simple élimination des droits de douane en intégrant des aspects relatifs au commerce de services, aux règles d’attribution des marchés publics ou au respect de la propriété intellectuelle, pourrait être négocié sur le modèle de celui liant l’UE au Canada.
  • L’autre alternative, en cas d’échec des négociations, serait de revenir aux règles de l’OMC, qui encadrent le commerce de l’UE avec les pays tiers comme les Etats-Unis ou la Chine. Des droits de douane seraient alors réinstaurer sur les échanges.

5/ Quelle est la plus plausible ?

Etant donné la complexité de la négociation de tels accords et les délais contraints prévus par l’article 50, la possibilité d’absence d’accord au moment de la sortie ne peut être écartée a priori. Le peu d’avancées dans les premiers mois de négociations a montré la difficulté de la tâche et a clairement indiqué qu’une période de transition sera nécessaire au-delà de mars 2019 pour finaliser un accord. Celle-ci nécessite cependant d’aboutir avant à un accord sur les modalités de sortie et sur le cadre général des relations futures entre le Royaume-Uni et l’UE, pour en finaliser les détails dans la période de transition.

6/ Quelles pourraient-être les conséquences économiques pour les pays membres de l’Union européenne ?

Quel que soit l’accord négocié, le Brexit aura un impact important sur le commerce entre pays membres. L’Union européenne réduit les barrières aux échanges bien au-delà d’un accord commercial classique. Elle augmente ainsi le commerce entre pays membre trois fois plus qu’un accord moyen. On peut donc imaginer que le commerce créé par le processus d’intégration européen disparaitra en cas de sortie. En cas d’absence d’accord, le commerce entre les deux zones sera d’autant plus réduit que des droits de douane seront alors appliqués sur les échanges entre les deux zones, de l’ordre de 3,1 % en moyenne avec une très forte hétérogénéité entre secteurs.

L’impact sera cependant en moyenne limité pour les pays européens, étant donné leur faible exposition au commerce avec le Royaume-Uni. Certains pays, comme l’Irlande notamment, sont pourtant susceptibles de souffrir autant du Brexit que les Britanniques eux-mêmes.

7/ Et pour le Royaume-Uni ? Son PIB risque-t-il de fortement baisser ?

Pour le Royaume-Uni, l’impact sur son commerce extérieur sera important, puisque le reste de l’UE représente près de la moitié de son commerce extérieur. Pour son économie, cela correspond à un choc d’offre négatif : les entreprises seront moins spécialisées et donc moins efficaces et les consommateurs verront le prix des biens importés augmenter. A long terme, on peut estimer que le Brexit réduira le revenu moyen des britanniques de 1.8% de manière permanente en cas d’accord commercial global et de 2.5% en cas d’absence d’accord. Ces coûts ne peuvent être estimés qu’à long terme, et n’incluent que les coûts économiques liés à la diminution du commerce suite au Brexit.

8/ Le Brexit, l’élection de Donald Trump qui affiche clairement sa tendance protectionniste… allons nous vers un repli des économies sur elles-mêmes ? Etes-vous pessimiste sur l’avenir du libre échange ?

Le vote en faveur du Brexit ne doit pas être sur-interprété, les Britanniques ayant toujours eu une position à part dans le projet d’intégration européen. Le reste des Européens n’expriment pas la même défiance envers les institutions européennes que les Britanniques depuis leur création. De façon ironique, le Brexit pourrait même faire avancer l’intégration européenne soumise à ce nouveau défi. Il n’en reste pas moins que ces phénomènes de défiance envers la mondialisation peuvent traduire un mécontentement envers un arbitrage inhérent à la libéralisation commerciale : un certain nombre des barrières commerciales correspondent aux différences de juridictions nationales et leur élimination nécessite de contraindre la souveraineté nationale sur certaines politiques économiques. La légitimité démocratique des institutions supranationales apparait alors fondamentale dans leur acceptation par les citoyens.

Propos recueillis par Pauline Le Mouellic

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