Le « Prix Nobel d’économie » 2017 : des espoirs et désespoir

Lundi 9 Octobre, Richard Thaler recevait le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour ses travaux en économie et finance comportementale. Le jury a précisé que ce prix lui a été décerné pour ses contributions à la compréhension de la psychologie de l’économie [1].

Cet article souhaite d’une part présenter cet énième « Prix Nobel » d’économie, de manière à ce que les étudiants puissent mobiliser cet auteur à bon escient, et d’autre part, envisager une lecture simple mais critique des travaux menés par cet économiste, notamment en analysant le paternalisme libertarien qui sous-tend ses travaux et dont il est à l’origine avec Cass Sunstein, un juriste américain.

 

Rappelons avant de commencer, à l’image d’Alternatives Economiques qui s’y emploie d’ailleurs tous les ans [2], que l’appellation « Prix Nobel » d’économie est au moins toute aussi dangereuse scientifiquement qu’absurde historiquement… Cet article d’Alter Eco, dont vous retrouverez le lien en bas de page, me semble également intéressant si vous avez à traiter la question épistémologique des sciences économiques et sociales.

 

Digression faite, passons à notre sujet principal : R. Thaler, spécialiste de la finance comportementale. Si cette nomination n’a pas fait grand bruit dans les médias non spécialistes de la question, c’est avant tout par peur de plonger le public dans des débats trop complexes. Grande erreur que celle-ci… En effet, R. Thaler est l’un des plus grands vulgarisateurs de l’économie comportementale. Vous retrouverez par exemple sur le site Classe Eco [3] un article résolument élogieux qui cite certaines des nombreuses expériences faciles à comprendre et menées par R. Thaler avec ses propres étudiants. Voyons maintenant pourquoi avoir décerné ce prix à R. Thaler peut à la fois être considéré comme une victoire pour les sciences économiques et sociales actuelles mais également une dangereuse chose pour l’action publique de demain.

 

Côté « pile » : une dernière mise à mort de l’homo-œconomicus

Côté « face » : des préconisations dangereuses en termes d’action publique

 

Les travaux de R. Thaler se sont concentrés, durant toute sa vie, sur un constat aujourd’hui partagé par l’ensemble des économistes : les agents sont incohérents dans leurs choix et sont donc des êtres irrationnels. Mais, contrairement à d’autres branches plus anciennes de l’économie qui en restent au stade du constat, la finance comportementale a cherché à comprendre pourquoi ces choix incohérents et irrationnels advenaient, et comment pouvait-on les expliquer. Plus ou moins avoué, le but est clinique : c’est effectivement celui du médecin qui va chercher à comprendre d’abord d’où vient la maladie afin de mieux la guérir ensuite. Ici, la visée est donc celle de lutter contre les biais cognitifs et de guider les agents économiques vers des choix qui seraient plus rationnels.

Vous trouverez de multiples exemples d’expériences où les agents sont irrationnels (en fait, tout notre quotidien pourrait s’y prêter…). L’article de Classe Eco mentionné ci-dessus met en lumière l’un de ces cas concrets, extrêmement classique et mené par R. Thaler : celui qu’on appellera ici « expérience de la note sur 100 ou 137 ».

 

Thaler et les autres chercheurs en économie comportementale expliquent ces choix irrationnels par l’existence de biais cognitifs consubstantiels à l’être humain : qu’ils soient chômeurs, étudiants, actifs, banquiers ou dirigeants (sans oublier tous les autres, bien sûr !), nous tous tombons à un moment dans le panneau et nous trompons par des représentations faussées. Il faut bien l’avoir à l’esprit : s’il n’existe pas un seul et unique biais cognitif, tous sont des mécanismes de la pensée qui faussent le jugement, éloignent ce dernier de la réalité objective et qu’on ne perçoit même pas, ou très peu. Pour une liste non exhaustive mais assez complète de ces biais cognitifs, vous pouvez par exemple les retrouver ici [4]. Vous voyez donc que nous sommes bel et bien aux frontières de la psychologie et de l’économie. Preuve en est le « Prix Nobel » d’économie attribué en 2002 au psychologue, ami et collègue de longue date de R. Thaler, Daniel Kahneman.

 

Empirisme économique et analyse psychologique du quotidien : des apports conséquents qui ne seront pas remis en cause

Thaler est peut-être l’un de ceux qui, parmi tous ses collègues, cherche à dépasser ce stade de l’explication psychique. Il va en effet s’attacher à montrer que les biais cognitifs résultent, notamment mais pas seulement, d’un manque de temps disponible et donc d’une capacité d’analyse réduite. Le caractère critique de la situation lui importe également. Ainsi, on peut citer ses propres étudiants (pourtant en finance) qui se trompent sur un calcul mathématique de base concernant leur note parce que celle-ci les stresse (expérience de la note sur 100 ou 137) ; ou encore les hommes d’affaires, qui sont davantage irrationnels en situation délicate, au sens de non habituelle.

Mais l’économiste ne s’arrête pas là : il formule des préconisations afin d’éviter que les décisions prises, liées à d’inévitables biais cognitifs donc, soient erronées. Agir sur le contexte qui a poussé les agents économiques à se représenter faussement la réalité va par conséquent devenir la priorité de R. Thaler. L’information va être volontairement biaisée pour que les biais cognitifs apparaissent moins et que les agents parviennent plus rapidement vers la solution qui apparaît comme rationnelle. Et c’est là que le problème commence à apparaître…

 

Le paternalisme libertarien : une contradiction dans les termes rapidement passée sous silence mais qui en dit pourtant très long

 

Toutes les sciences usent et abusent de néologismes plus ou moins pertinents. Parmi les plus curieux apparus ces dernières années, on peut trouver le paternalisme libertarien, cher à notre « Prix Nobel » R. Thaler. Partant du constat partagé (par tout le monde, rappelons-le) que les agents réalisent des choix irrationnels, le paternalisme libertarien vise à résoudre le problème posé par les biais cognitifs : si les agents, seuls, ne sont pas capables de prendre la meilleure décision possible parce qu’ils ont une représentation faussée de la réalité, alors il faut les aider à corriger la réalité pour la faire apparaître dans un sens qui compensera les biais cognitifs.

 

L’apparent oxymore entre les deux mots, que tente de résoudre entre autres R. Thaler, peut s’expliquer conceptuellement : « si le paternalisme vise au bien[-être] des individus en limitant au besoin leur liberté de choix, la philosophie libertarienne prône au contraire de les laisser choisir sans entraves. » [5]. En ces sens, il y a donc bel et bien une contradiction dans la visée proposée par ces deux philosophies.

 

Prenons des exemples concrets de ce que peut être ce mix qui paraît insoutenable sur le plan conceptuel. Les questionnaires administrés aux citoyens, qu’il s’agisse de questionnaires de satisfaction, ou de toute autre chose, suivent cette logique : vous avez à la fois des réponses pré-sélectionnées par le rédacteur du questionnaire (philosophie paternaliste) mais aussi le libre choix entre ces quelques réponses (philosophie libertarienne). On pourrait alors rediscuter la notion de choix, puisqu’une personne extérieure s’est bien gardée de vous faire choisir entre quelques options seulement. Mais là n’est pas notre sujet.

 

Quand un secret de polichinelle partagé par tout le monde accouche d’une véritable idéologie portée par seulement quelques-uns, il se peut que ce soit mauvais signe…

 

Ce qui importe afin de comprendre R. Thaler, c’est que selon lui, cette philosophie hybride est transposable dans la société de tous les jours et qu’elle peut permettre de corriger les biais cognitifs des individus, et donc participer à la prise de meilleures décisions – et ce toujours du point de vue de la politique économique, donc théoriquement de la production de bien-être à la plus grande échelle possible. Par exemple, en plaçant des produits sains à la place des bonbons près de la caisse de supermarchés, on « remplacerait » l’exposition des consommateurs à ces produits très sucrés par une exposition qui va dans le « bon » sens (moins d’obésité à très long terme par exemple, s’imagine-t-on). Dans ce cas précis, le paternalisme, vous l’aurez compris, s’inscrit dans le remplacement des bonbons par des produits plus sains : il y a une action conduite par une autorité ; la philosophie libertarienne, quant à elle, est liée à l’absence de contraintes exercées sur l’individu, qui est encore libre, après tout, de choisir les bonbons qui sont cachés au dernier rayon, et de ne pas prendre les produits sains qu’il voit à la caisse.

 

Mais vous le voyez bien, et ce sans aller jusqu’à l’analyse effectuée par Frédéric Lordon dans Le Monde Diplomatique [6], le paternalisme libertarien (ab)use de méthodes non transparentes afin de nous conduire vers le meilleur choix, en tout cas celui qui serait rationnel et qui irait dans le sens du bien-être de la société. Avec cette main invisible (…) qui nous guide sans que nous le sachions, il ne s’agit pas du simple (mais parfois très complexe) marketing dont se servent les organisations, publiques ou privées, qui est une pratique dévoilée, et non cachée. Cette critique de la non transparence et de l’infantilisation du public est la plus fréquente. Vous pourrez la retrouver à travers l’exemple du fameux changement d’architecture du formulaire à remplir par les citoyens américains concernant le « 401K plan », le système d’épargne-retraite par capitalisation aux USA, exemple devenu canonique puisque repris par les médias qui ont évoqué la question.

Néanmoins, il me paraît encore plus absurde de prêter une quelconque valeur à cette philosophie hybride qui souhaite influencer la conduite de l’action publique, entendue ici au sens large, de manière pluri(f)actorielle et multidimensionnelle, puisqu’une contradiction performative importante apparaît de manière assez facilement…

 

  • Mettez-moi une contradiction performative par-dessus tout ça s’il vous plaît Madame !
  • D’accord très bien, et avec ça, ce sera tout Monsieur ?
  • Oui, je vous remercie, ce sera très bien ainsi.

 

La contradiction performative peut être définie comme un énoncé, qui, s’il n’est pas faux par lui-même, le devient parce qu’il est prononcé dans des circonstances particulières ou par un acteur particulier. Il s’agit donc d’un sophisme qu’il faut savoir dénicher, afin de mieux cerner les failles argumentatives de son interlocuteur.

Prenons ici le paternalisme libertarien, et son énoncé principal que l’on peut citer comme suit, ce qui ne me semble pas réducteur : « Par des moyens non avoués agissant sur les biais cognitifs d’individus irrationnels par nature, moyens qui ne limitent pas plus qu’ils n’accroissent la capacité à décider des individus, il faut guider ces individus vers le choix le plus rationnel possible. »

 

Petit rappel : quel constat a fait naître le paternalisme économique ? L’homme n’est pas un être rationnel. Mais alors dans ce cas, comment se fait-il que des hommes, que les paternalistes libertariens eux-mêmes décrivent comme irrationnels, pourraient-il subitement connaître le choix le plus rationnel à effectuer dans une situation donnée ?…

Si des économistes ont critiqué et bien sûr vu cette contradiction performative, à l’image de Thomas C. Leonard, de Yale [7], c’est surtout son caractère cassant toute possibilité de considérer comme sérieuse conceptuellement la philosophie du paternalisme libertarien qui est important ici.

 

Les représentations mentales, le nouveau jou-jou des sciences économiques et sociales au XXIème siècle ?

 

Si les travaux de R. Thaler s’appuient sur des faits véridiques et des observations empiriques, il n’en reste pas moins vrai que ses préconisations vont dans le sens d’une meilleure connaissance des schémas mentaux des individus par la science, et donc dans un sens qui peut ne pas paraître comme étant l’objet de l’économie. L’infantilisation des citoyens (en faisant preuve d’aussi peu de transparence), mais aussi et surtout le développement in fine de la figure de l’idéal rationnel qu’il entend pourtant combattre, voilà ce que nous donne à voir le paternalisme libertarien actuel.

 

Une dernière personnalité émérite du monde de la recherche peut nous aider à trouver une conclusion à ces débats. Bien que plus pessimiste, Eldar Sharif, conseiller de Barack Obama, considéré comme l’un des 100 penseurs les plus influents au monde selon certains magazines spécialisés, analyse également ce manque d’objectivité des êtres humains et fait le lien avec la conduite de l’action publique. Mais lui n’en profite pas pour développer une idéologie contradictoire… Au contraire, il met en garde contre tout ce qui s’affirme avec aplomb aujourd’hui, dans ce qui n’est peut-être qu’un monde fait de représentations faussées [8] :

 

« To the extent that our assumptions are misguided – and a lot of behavioral reserach suggests they might be – so might be our markets, laws, and institutions… »


[1] Les raisons de ce prix d’après le communiqué officiel complet : https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economic-sciences/laureates/2017/advanced-economicsciences2017.pdf

[2] L’article d’Alternatives Economiques en question, de Gilles Dostaler : https://www.alternatives-economiques.fr/prix-nobel-deconomie-une-habile-mystification/00031266

[3] L’article de Classe Eco, un portrait iconoclaste de R. Thaler que vous ne trouverez pas ailleurs : http://blog.francetvinfo.fr/classe-eco/2017/10/09/richard-thaler-un-prix-nobel-deconomie-mal-eleve.html

[4] Une liste non exhaustive mais détaillée des biais cognitifs : http://www.psychomedia.qc.ca/psychologie/biais-cognitifs

[5] Plus qu’un aperçu sur le paternalisme libertarien ici, par Adrien Barton : http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/definition-et-ethique-du-paternalisme-libertarien/

[6] Pour ceux qui veulent une lecture plus critique et davantage « axée neuro-sciences » :

https://blog.mondediplo.net/2017-10-13-Le-Nobel-l-economie-et-les-neurosciences

[7] On trouve en conclusion de son excellent travail critique cette phrase finale : « If true preferences don’t exist, the libertarian paternalist cannot help people get what they truly want. He can only make like an old fashioned paternalist, and give people what they should want. ». Par exemple ici : http://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.364.5470&rep=rep1&type=pdf

[8] Pour les intéressés par cette conclusion forte, feuilleter ces pages en particulier :

Shafir, Eldar, et Amos, Tversky. « Penser dans l’incertain. Raisonner et choisir de façon non conséquentialiste », Les limites de la rationalité. Tome 1. Les figures du collectif. La Découverte, 2003, pp. 118-150.

 

Par Paul Mathieu

 

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