L’économie mondiale 2018, questions à Isabelle Bensidoun

Chaque année, le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), publie dans la collection « Repères » des éditions « La Découverte », un ouvrage offrant des analyses sur des questions économiques mondiales. Cet ouvrage est réalisé sous la direction d’Isabelle Bensidoun et de Jézabel Couppey-Soubeyran, avec l’aide cette année de Grégoire Elkouby.

Questions à Isabelle Bensidoun.

1/ Tous les ouvrages publiés dans la collection « Repères » ont un but pédagogique et se veulent accessibles à un large public. Doit-on comprendre que la publication, tous les ans, de cet ouvrage vise à vulgariser les travaux des chercheurs ? Est-ce un des principaux objectifs du CEPII ?

Je ne sais pas si l’on peut dire que c’est l’un des principaux objectifs du CEPII, mais c’est certainement un objectif essentiel. Depuis sa création, en 1978 par Raymond Barre, le CEPII a pour mission de réaliser des études sur l’économie mondiale, les échanges internationaux et les économies étrangères et d’en diffuser les résultats au public. Ainsi, si les chercheurs du CEPII s’adressent à leurs pairs par le biais de leurs publications académiques et des colloques auxquels ils participent, ils ont aussi vocation à s’adresser à un public plus large et L’économie mondiale, que le CEPII publie depuis maintenant 25 ans aux éditions La Découverte, est l’un des supports qui leur permet de le faire.

2/ Vous êtes-vous heurtée à des difficultés en effectuant ce travail de vulgarisation ? Si oui, lesquelles ?

Notre rôle à Jézabel et moi dans le cadre de cet ouvrage consiste, au-delà de la définition du sommaire de l’ouvrage, à aider les auteurs à rendre leur travail accessible. Certains le font sans difficulté, voire avec talent, et notre rôle se limite alors à un travail éditorial standard. D’autres rencontrent clairement plus de difficultés. Il faut dire que la recherche ne valorise malheureusement pas du tout ce type d’exercice. Du coup cela réclame pas mal de travail à ceux pour qui ce n’est pas spontané, sans doute faute de s’y être suffisamment exercés, et comme ce n’est pas valorisé ils n’y consacrent pas toujours le temps nécessaire. D’autres encore, habitués à rédiger des articles « scientifiques » assez codifiés, ont du mal à s’adapter à cette publication qui réclame d’élargir le champ de l’analyse et à la présenter de manière moins jargonneuse, plus pédagogique tout en restant rigoureux. Car vulgariser ce n’est pas s’autoriser des libertés avec la rigueur, mais bien lever le voile du langage qui rend la matière opaque ou trouver celui qui la rend plus accessible.

3/ L’économie est aussi une science qui se base sur des recherches poussées, la nécessité d’avoir un regard global et historique sur les faits, ce qui pourrait conduire à une économie moins accessible que ne le souhaiteraient certains. Pensez-vous qu’on puisse tout vulgariser ?

Avant de répondre à votre question, je préciserai que je suis en accord avec le début de votre phrase sur l’économie qui se base sur des recherches poussées, mais pas avec votre incise sur la nécessité d’avoir un regard global et historique sur les faits. Non pas que j’estime que ce ne soit pas nécessaire, bien au contraire, mais parce que justement la recherche en économie conduit de plus en plus souvent à perdre ce regard global et à se concentrer sur des aspects techniques et spécifiques, « des têtes d’épingle » dirait Jézabel. Et c’est cela qui d’ailleurs rend bien souvent l’exercice de vulgarisation difficile. Alors est-ce que tout peut être vulgarisé ? J’aurai tendance à répondre par l’affirmative suivant Nicolas Boileau qui nous dit si joliment que Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. En outre, quand je lis ce que le Centre d’énergie atomique est capable de produire, dans ses fiches L’essentiel sur… ou sa revue Clefs CEA, sur des sujets aussi complexes que le cerveau ou le Big data ou ce que dans leur ouvrage, Le cantique des quantiques, Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod arrivent à faire passer sur des sujets bien plus ardus que l’économie, je me dis que oui tout peut être vulgarisé. Il faut juste en avoir le désir et le goût. Et si vous aviez interviewé Jézabel je suis sûre qu’elle n’aurait pas manqué de rappeler la thèse qu’elle défend avec Marianne Rubinstein, et qui a motivé leur ouvrage L’économie pour toutes, à savoir qu’il est commun en économie de se barricader derrière des discours « masculins », diraient-elles, qui ont pour conséquence de rendre inaccessible à certain-e-s cette discipline. Or, comme elles en font la démonstration dans leur ouvrage, un autre style est possible et le succès qu’elles ont rencontré – leur livre s’est vu décerné le prix des lycéens en 2014 – atteste que lorsque l’économie est bien vulgarisée, elle dispose d’un auditoire très réceptif. Pour conclure sur la vulgarisation, nous sommes, avec Jézabel, déterminées à convaincre ceux qui travaillent sérieusement, qu’ils doivent, même si la discipline ne les y encourage pas, prendre leur place dans le débat public sinon ils la laissent à d’autres, parfois peu scrupuleux avec la rigueur, ce qui nuit in fine à la démocratie. En bref, vulgariser est un impératif démocratique !

 4/ Vous commencez cet ouvrage par la phrase suivante « Dix ans après les premiers signes de ce qui allait plonger l’économie mondiale dans la pire crise depuis la Grande dépression, plusieurs clignotants sont passés au vert ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce changement de situation ?

Ce qui change avant tout cette année, c’est la tonalité des chapitres par rapport à ceux des années précédentes. En effet, l’an dernier encore, l’édition 2017 de L’économie mondiale était bien sombre. Cette année, ce n’est pas que les performances soient exceptionnelles, mais elles contrastent fortement avec celles auxquelles on était habitué depuis la crise financière. Alors quelles sont ces bonnes nouvelles, ces hirondelles, dirait Sébastien Jean qui a rédigé la vue d’ensemble ? Tout d’abord, pour la première fois depuis 2010, la reprise concerne à la fois les économies avancées et les économies émergentes et le chômage recule (6% au niveau mondial contre 8,3% en 2010).  Il faut dire que la demande est enfin sortie de sa léthargie, entraînant avec elle le prix des matières premières et les échanges internationaux de marchandises. Deuxième bonne nouvelle, le ciel européen apparaît plus dégagé : comme l’a déclaré Mario Draghi, la reprise se solidifie enfin en zone euro. Ensuite, les États-Unis connaissent une expansion particulièrement longue, l’une des plus longues de l’histoire moderne des Etats-Unis, même si ce cycle est atypique : à la fois long et lent. Et du côté des grands émergents, la Chine fait mieux que prévu en contrôlant son ralentissement, le Brésil et la Russie sortent la tête de la récession et l’Inde affiche une croissance fringante.

5/ Comme nous avons été habitués à des constats beaucoup plus pessimistes ces dix dernières années, il est difficile de croire que pour cette nouvelle année, tous les indicateurs sont au vert ; il existe encore forcément des déséquilibres, notamment dans la sphère financière…

Vous avez tout à fait raison et si cette édition 2018 de L’économie mondiale est plutôt optimiste, elle ne tait pas les fragilités qui demeurent dans l’économie mondiale. A cet égard, le risque de déflation est moins prégnant qu’il ne l’était l’an dernier, mais les évolutions de l’inflation sous-jacente (hors prix des matières premières, de l’énergie et de l’alimentation) incitent à plus de réserve quant à la disparition de ce risque. Ensuite, comme vous le mentionnez, les déséquilibres dans la sphère financière ne se sont pas dissipés, bien au contraire. L’économie mondiale est toujours enfermée dans un cycle d’endettement : le ratio dette (privée et publique) sur PIB a, depuis la crise, continué de progresser aussi bien dans les économies avancées (où il est passé de 230% en 2007 à 270% en 2016) que dans les économies émergentes (de 110% à près de 180%). Dans ces circonstances, le potentiel  déstabilisateur de politiques macroéconomiques américaines mal calibrées ou mal contrôlées est non négligeable : une remontée significative de l’inflation et des taux d’intérêt outre-Atlantique pourrait mettre à mal une reprise encore fragile. En Europe aussi les déséquilibres persistent, que ce soit l’excédent courant allemand (8,6% du PIB) ou les fragilités du secteur bancaire, en particulier en Italie. Si jusqu’à présent le dynamisme des exportations extra-européennes a permis d’éviter que des déficits courants importants n’apparaissent dans les autres Etats-membres, une remontée significative de l’euro pourrait bien mettre à mal cet acquis.

6/ En plus de ces déséquilibres, le Brexit, l’élection de Donald Trump, les tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord mais aussi les catastrophes naturelles constituent-ils des risques qui pourraient menacer ce regain d’activité dans les économies avancées et les pays émergents ?

En Europe, le Brexit est bien entendu une source d’incertitude, puisque si l’article 50 du traité de l’Union européenne encadre bien les modalités de sortie de l’Union, il ne prévoit pas le futur des relations économiques entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens. Mais cette incertitude est sans doute plus manifeste pour le Royaume-Uni que pour l’Union européenne. Car, comme le montre Vincent Vicard dans le chapitre de cette édition consacré aux coûts du Brexit,  le Royaume-Uni va devoir non seulement négocier les contours de ses relations futures avec l’Union européenne, mais aussi redéfinir l’ensemble des accords qui le liait auparavant aux autres pays, en vertu de son ancien statut de membre de l’UE. En outre, l’incidence sur le commerce et le revenu des Britanniques et des Européens sera sensiblement différente, bien plus élevée au Royaume-Uni que pour la plupart des membres restants de l’Union. Quant à l’élection de Donald Trump, si elle n’a pas, dans un premier temps, provoqué de remous économiques – les marchés, à la surprise générale, sont restés très calmes – son incapacité à gérer le congrès, son attitude à l’égard de la Corée du Nord ont fait émerger un risque politique aux États-Unis dont le dollar a fait les frais. Si cette baisse du dollar venait à durer, elle pourrait menacer la reprise en zone euro, même si pour le moment la parité en termes effectif réel de l’euro n’est pas inquiétante. En revanche, pour les pays en développement endettés en dollars, cette baisse est plutôt bienvenue, tout comme pour l’économie américaine qui voit ainsi sa compétitivité dopée. Toutefois, si le mouvement venait à s’amplifier, les capitaux ayant toujours une préférence pour les monnaies fortes et les rendements élevés, l’économie américaine pourrait en pâtir.

7/ S’oriente-t-on à long terme vers une croissance (très) faible en Europe, bien que certains voyants soient au vert comme vous le dites. Les tenants de la thèse de la stagnation séculaire ou au moins d’une croissance molle sont nombreux dans le débat économique actuellement, alors que d’autres voix prétendent que nous n’avons pas encore bénéficié à plein des progrès technologiques récents…

Comme je l’ai rappelé plus haut, l’optimisme qui anime cette édition 2018 de L’économie mondiale tient pour beaucoup à une conjoncture qui se démarque clairement de celle qui prévalait depuis la crise financière. Mais à cela s’ajoute aussi quelques lueurs d’espoir. Le chapitre consacré au capitalisme, rédigé par Michel Aglietta, après avoir rappelé les deux moments du capitalisme depuis la Seconde Guerre mondiale et leur crise structurelle, inflationniste pour le premier et financière pour le second, s’interroge sur les forces qui pourraient donner lieu à un nouveau régime de croissance débarrassé du fondamentalisme du marché, plus porté vers les biens communs et la solidarité. Anne-Laure Delatte, dans son chapitre sur les paradis fiscaux, nous invite aussi à un certain optimisme en rappelant les progrès institutionnels récents pour lutter contre l’évasion fiscale, même si elle reste assez réservée sur la volonté de l’ensemble des Etats à s’engager pleinement dans cette voie. Pour elle comme pour Michel Aglietta d’ailleurs à propos de la capacité du capitalisme à se diriger vers un système plus inclusif, seule la détermination, l’action et la pression constante de la société civile pourront inciter à ces transformations indispensables.

S’agissant de la stagnation séculaire, elle est évoquée dans la vue d’ensemble de Sébastien Jean et dans le chapitre sur le capitalisme de Michel Aglietta. Pour Sébastien Jean, il est trop tôt pour écarter cette hypothèse même si les évolutions récentes de reprise de l’investissement et d’amélioration des anticipations de la demande incitent, davantage cette année que les années passées, à s’interroger sur la possibilité d’une rupture, d’une sortie de ce schéma. Pour Michel Aglietta, le seul moyen de dépasser, ce qu’il appelle si joliment, cette tragédie des horizons et mettre ainsi sur les rails le nouveau régime de croissance qu’il appelle de ses vœux, est de s’engager fermement dans des investissements de long terme dans de nouveaux biens publics et privés. Parmi ces biens, le climat est, pour lui, celui qui constitue l’enjeu le plus fondamental. Cela réclamera une nouvelle mondialisation, loin des velléités protectionnistes qui ont marqué l’année qui vient de s’écouler et plus consciente que la communauté mondiale est liée par un destin commun, comme le rappelle Sébastien Jean dans son chapitre intitulé « La démondialisation n’aura pas lieu », où il expose les arguments qui le conduise à soutenir cette thèse. Mais pour en savoir davantage sur cette hypothèse de stagnation séculaire et sur les politiques économiques à mettre en œuvre pour la surmonter, j’invite les lecteurs intéressés à se reporter au chapitre de Michel Aglietta et Thomas Brandt « La stagnation séculaire dans les cycles financiers de longue période » paru dans L’économie mondiale 2016 et accessible sur le site du CEPII.

Quant aux progrès technologiques récents, ils sont traités dans cette édition 2018 de L’économie mondiale, non pas sous l’angle de leurs effets sur la productivité, mais sous celui de leur impact sur l’emploi. Ariell Reshef et Farid Toubal analysent les implications sur la structure de l’emploi d’un progrès technologique biaisé en faveur des tâches non répétitives. Les tâches intellectuelles, qui nécessitent de la créativité, et les tâches manuelles, qui réclament des mouvements moteurs précis,  les rendent difficilement remplaçables par des machines, des ordinateurs ou des robots contrairement aux tâches routinières, avec comme conséquence une polarisation du marché du travail : les emplois à revenus intermédiaires tendent ainsi à disparaître, tandis qu’aux deux extrémités de l’échelle des salaires, les parts des emplois peu qualifiés et très qualifiés dans l’emploi total s’accroissent. Ce phénomène de polarisation s’observe dans la plupart des économies avancées et rappelle que la « course entre l’instruction et la technologie » soulignée par Jan Tinbergen en 1974 est toujours d’actualité, d’autant que les progrès de l’intelligence artificielle, de la robotique et des algorithmes pourraient bien venir menacer des professions jusqu’à présent épargnées.

Propos recueillis par Pauline Le Mouellic

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