Interview de Denis Clerc, fondateur d’Alternatives Economiques : « L’économie en débats »

On sait qu’AlterEco existe depuis 1980 en réaction au slogan de Thatcher « There is no alternative ». Pouvez-vous nous parler un peu plus en détails de la naissance de votre magazine et du contexte qui vous a motivé à créer un tel mensuel ?

Le contexte : il n’y avait alors qu’un seul mensuel spécialisé sur l’économie, L’Expansion (qui a cessé de paraître au début de cette année), de bonne qualité, mais auquel je faisais deux reproches. Il visait essentiellement les cadres et s’inscrivait dans la problématique dominante de l’époque, qui faisait du marché un régulateur omniscient. Il me semblait donc nécessaire de proposer une autre approche à un autre public : celui qui espérait d’autres réponses dans des domaines comme la lutte contre le chômage, la réduction des inégalités ou les relations avec ce que l’on appelait alors les pays du Tiers-Monde.

Alternatives économiques vient de sortir un nouveau numéro des DAE  intitulé « L’économie en débats : 20 sujets polémiques », pouvez-vous nous citer quelques thèmes abordés dans ce numéro ? 

Je souhaitais montrer que l’analyse économique est vivante – des mots ou des thèmes nouveaux apparaissent dans les débats entre économistes – et plurielle. Ainsi, altruisme, bonheur, communs ou justice sociale font désormais partie des thèmes sur lesquels se disputent les économistes, ce qui montre que certains au moins se posent des questions sur les relations entre leur discipline et l’éthique et acceptent l’idée que social, environnemental et économique ne peuvent être dissociés. Quant à la dimension plurielle, elle n’est évidemment pas nouvelle, mais, jusqu’ici, elle opposait des écoles de pensée (par exemple néoclassiques contre keynésiens, ou régulationnistes contre partisans du marché). De plus en plus les analyses divergent au sein d’une même école de pensée : ainsi sur la croissance, la mondialisation ou la zone euro. Ce qui montre que les économistes s’intéressent désormais un peu plus aux faits et un peu moins à la « haute théorie », celle où dominent les maths. Pour ne prendre qu’un exemple, les anticipations rationnelles « prouvaient », mathématiques à l’appui, que les crises ne pouvaient provenir de dysfonctionnements de l’économie de marché. La crise des subprimes a balayé cette théorie et les nombreux « prix Nobel » qui l’avaient formulée ou soutenue. Ce qui a contraint les économistes (hélas, pas tous) à devenir plus modestes et à se poser des questions.

Pourquoi pensez-vous qu’il est important d’informer vos lecteurs sur ces débats ?

Tout simplement parce que l’économie est un domaine où les citoyens aussi, et pas seulement les experts, ont leur mot à dire, car l’économie n’est pas pour eux un simple débat intellectuel : ils sont les perdants ou les gagnants des décisions prises au terme de ces débats. Ces derniers sont essentiels si l’on veut que la démocratie ne soit pas qu’un mot creux. Et il faut qu’ils se déroulent en termes accessibles au plus grand nombre, tout en s’appuyant sur des arguments sérieux. Dans le domaine économique encore plus qu’ailleurs sans doute, parce que l’économie joue un rôle croissant (sans doute excessif) dans nos sociétés. D’ailleurs, je suis frappé par le fait que même des sommités ayant été couronnées par le prix de la Banque de Suède (dit improprement « prix Nobel d’économie ») publient désormais des livres à destination du grand public : c’est le cas de Milton Friedman, Jo Stiglitz, George Akerlof, Robert Shiller, Edmund Phelps ou Jean Tirole. Ils suivent le précédent de Keynes, qui a toujours eu le souci de sortir du ghetto de la pensée économique absconse.

Doit-on comprendre qu’il est impossible que les économistes s’accordent sur un thème / une notion ? L’ économie n’est pas comme les maths ou la physique, il n’y a pas de lois ou de théorèmes sur lesquels on s’accorde ? 

L’économie est une science sociale : elle doit donc prendre en compte les comportements humains et les faits. Du coup, elle s’accommode mal de lois ou de théorèmes intangibles. La « loi des coûts comparatifs », énoncée par Ricardo en 1817, tout comme ses prolongements plus contemporains (le « théorème de Stolper-Samuelson ») sur la spécialisation optimale de l’économie de chaque pays sont ébranlées par les politiques mises en œuvre depuis une trentaine d’années en Chine et dans le reste de l’Asie.

En quoi ces débats autour du bonheur, des bienfaits du commerce international… sont-ils nécessaires selon vous ? 

Parce qu’ils aboutissent généralement à produire des effets sur notre société. La réflexion progresse grâce à la contestation, qui amène à regarder de près les faits et les arguments mis en avant par ceux qui contestent. Le meilleur exemple est celui du changement climatique : les climato-sceptiques se font plus discrets à chaque catastrophe dont les spécialistes estiment qu’elles ont un lien avec le changement climatique. Montrer que, dans les pays à haut niveau de développement économique la croissance économique n’améliore pas le bonheur ressenti par la population remet en cause l’impératif de la croissance. Si les riches deviennent plus riches sans que les pauvres deviennent moins pauvres ou sans que le chômage diminue, cela remet en cause la théorie du « ruissellement » (trickle down) et amène à s’intéresser davantage à des logiques envisageables de partage pour réduire le chômage ou la pauvreté.

Vous dîtes dans l’édito de ce numéro : « Des mots jusqu’alors absents du langage des économistes y apparaissent : bonheur, morale, ou anticipations, par exemple. D’autres plus anciens prennent un sens nouveau ou sont porteurs de querelles nouvelles : croissance ou dettes, par exemple. ». Doit-on comprendre que les sujets de débats changent, évoluent et que de nouveaux apparaissent ? 

Oui, parce que la société évolue : il y a quarante ans, personne ou presque ne remettait en cause la croissance économique. On ne parlait ni de développement durable, ni de changement climatique, ni de transition énergétique, ni de dette publique. On ignorait le rapport sur Les limites de la croissance de 1972, ou l’on se moquait de ses conclusions, mais on reconnaît aujourd’hui que ses prévisions se sont réalisées pour l’essentiel. Les économistes ne vivent pas dans une tour d’ivoire intellectuelle, ils prennent en compte les faits. Du moins une partie notable d’entre eux.

A la fin de ce numéro, vous parlez du livre « Le négationnisme économique », écrit par deux économistes français André Zylberberg et Pierre Cahuc. Cet ouvrage a fait couler beaucoup d’encre et provoqué la colère de nombreux économistes qui se sont sentis directement attaqués et visés. Dans ce dernier article, vous prenez clairement parti. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?  

Le terme « négationnisme » a été créé pour désigner les personnes qui, malgré les faits, s’obstinent à nier la réalité d’atteintes dramatiques à la dignité humaine. Il a été forgé pour nommer ceux qui niaient la barbarie nazie et sa volonté d’exterminer le peuple juif (« la solution finale »). Or les divergences voire les oppositions entre économistes ne relèvent pas de ce registre : l’utiliser, c’est plus qu’une exagération, c’est une trahison. Ma colère ne porte pas seulement sur l’usage insensé d’un mot. Elle vise deux intellectuels qui se prennent pour Dieu triant les justes de la vermine. Ce qui revient à dire que tous ceux qui ne partagent pas leurs convictions sont à éliminer (le mot n’est pas trop fort, puisque le sous-titre du livre est « et comment s’en débarrasser »). C’est une forme insupportable de totalitarisme intellectuel : la condamnation sans appel par ceux qui croient détenir la vérité aboutit au djihadisme ou à l’inquisition. Nous ne sommes plus dans la confrontation d’argumentaires opposés, nous sommes dans l’éradication des déviants. Cette démarche m’est insupportable, et j’attends de ces deux lascars qu’ils s’excusent pour avoir passé les bornes du raisonnable. Je discuterai sur le fond après, mais pas tant que cela n’aura pas été fait. Car, loin d’être stérile, la dispute ou le désaccord contribuent à améliorer l’analyse intellectuelle, en contraignant chacun à approfondir sa propre réflexion. Il s’agit cependant d’une réaction personnelle : j’ai donc écrit ce texte en mon seul nom et en utilisant le « je ».

Voici deux citations de Galbraith qui m’ont beaucoup inspiré :

« On peut consacrer sa vie à écrire des livres bien accueillis par les spécialistes sans que personne ne les lise »

« Mieux vaut quelqu’un qui a des idées discutables mais dont la prose est lisible et intéressante qu’un homme aux idées saines mais totalement illisible. »

Pour aller plus loin, vous pouvez retrouver en kiosque le DAE intitulé L’économie en débats : 20 sujets polémiques et sur le site internet d’Alteréco.

 

 

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