Le chômage, un ennemi mal connu et mal combattu

Depuis les années 1980, dans les pays occidentaux, la lutte contre le chômage de masse a souvent été la priorité des gouvernements. La persistance du chômage montre d’emblée que cet objectif n’a jamais été rempli. Le débat politique est dominé par les fameuses « réformes structurelles, courageuses et nécessaires » du marché du travail. Ces réformes, contribuant à généraliser la précarité et les inégalités, s’accompagnent d’une stigmatisation du chômeur, qui aurait à lui seul la responsabilité du problème. Pourtant, cette orientation politique sans cesse réaffirmée persiste dans l’inefficacité. Enfin, la concentration sur le seul objectif du chômage occulte tout débat sur les conditions de travail.

Mesurer le chômage, pas si simple

Pour comprendre le phénomène du chômage il faut d’abord examiner les chiffres qui lui sont associés. Il existe plusieurs façons de compter le nombre de chômeurs : celle de l’INSEE et celle de Pôle emploi. L’INSEE utilise la définition du bureau international du travail : « est chômeur toute personne qui a cherché activement un travail dans le mois précédent, n’a pas travaillé du tout et est disponible dans les 15 jours pour occuper un poste »[1]. Les chiffres communiqués par le ou la ministre du travail sont quant à eux ceux de Pôle Emploi, c’est-à-dire le nombre de demandeurs d’emplois inscrits à l’agence et sans aucune activité (catégorie A). La différence entre les deux définitions réside dans le fait que le chiffre donné par Pôle Emploi ne prend pas en compte ceux qui ne sont pas inscrits sur ses listes, par exemple les jeunes qui n’ont jamais travaillé et ne peuvent pas toucher d’allocations. Ce chiffre utilisé par le gouvernement est aussi « sensible aux bugs :  en août 2013, 50000 demandeurs avaient ainsi disparu des listes de Pôle emploi à cause d’une panne informatique chez l’opérateur SFR, qui avait empêché les demandeurs d’emploi d’être prévenus qu’ils devaient actualiser leur situation »[2]. D’autre part, s’intéresser à la catégorie A occulte les autres catégories des demandeurs d’emploi, qui correspondent respectivement aux temps partiels subis (B et C), aux formations (D) et aux emplois aidés (E). Ainsi, si la formation des chômeurs, comme le plan 500000 chômeurs du quinquennat Hollande ou le programme de formation voulu par le candidat Macron, est évidemment louable, elle ne peut à elle seule être la solution.

Le chômage est comme une file d’attente : former 500000 chômeurs leur permettra d’être mieux placés dans cette file, mais ce n’est pas pour autant que l’on aura créé 500000 emplois supplémentaires pour eux.

Le nombre de chômeurs en catégorie A est donné en relatif, c’est-à-dire par la différence entre les entrées et les sorties. Ainsi, chaque mois, autour de 500000 nouvelles personnes s’inscrivent à Pôle Emploi, pendant qu’environ le même nombre en sort[3]. Malheureusement, les reprises d’emploi ne représentent que 42,2%[4] de ces sorties. Beaucoup de ces sorties sont involontaires (28,3% du total), d’autres sont des abandons volontaires de la recherche d’emploi (12,6%). Ce phénomène de découragement s’observe dans le taux d’activité, qui est le rapport entre la population en emploi ou recherche d’emploi et la population totale. Ce taux est utilisé dans la définition du taux de chômage, qui est le nombre de chômeurs divisé par nombre de personnes en activité. Ainsi, le taux d’activité a tendance à décroître au cours des dernières années : entre 1995 et 2015 aux Etats-Unis, il est passé de 67% à 62,6%[5].

Il faut donc relativiser les soi-disant « miracles » du plein-emploi des Etats-Unis (faible taux d’activité), de l’Allemagne et du Royaume-Uni (précarité élevée avec mini-jobs[6] et contrats zéro heure, respectivement), et de l’Espagne et de l’Italie (taux de chômage qui descend mais tout en restant à un niveau très élevé dans l’absolu). Le nombre de chômeurs, qui en France est égal à 3 millions par la définition courante peut donc être doublé si on prend une définition plus large et qu’on regarde de manière générale les déçus du travail.

Un code du travail lourd et rigide ? Aucun lien avec le chômage

Revenons maintenant aux solutions dominantes dans le débat public en France. Les réformes en ce sens (même si ce n’est pas le seul) se succèdent depuis trois décennies : baisses des cotisations patronales et salariales, baisse de l’impôt sur les sociétés, facilitation des licenciements, facilitation des heures supplémentaires. La liste des mesures déjà prises en France est longue : sous le quinquennat Hollande ont vu le jour le pacte de responsabilité, le crédit d’impôt compétitivité-emploi (CICE), la loi Macron et la loi El Khomri (également, la loi Rebsamen). Des mesures similaires les ont précédées dans les gouvernements précédents : le statut d’auto-entrepreneur créé par N. Sarkozy en 2009, les allègements dits Fillon en 2002, les allègements dits Balladur puis Juppé en 1993, la suppression de l’autorisation administrative de licenciement par J. Chirac en 1986, la création du CDD en 1979 et celle de l’intérim en 1972[7]. Le constat est clair :

si la flexibilisation du code du travail et la baisse des « charges » marchaient, le chômage serait depuis longtemps vaincu.

Or, le taux de chômage a fluctué légèrement mais sans jamais descendre pour de bon. Si le chômage était réellement causé par ces lourdeurs dénoncées à tout va, il faudrait qu’après la crise de 2009, notre marché du travail se soit soudainement rigidifié, puisque plus d’un million et demi de chômeurs supplémentaires ont été recensés depuis. Ou peut-être était-ce dû à une épidémie de paresse, comme certains l’insinuent ?

Ces réformes sont régulièrement citées par les grandes institutions internationales, mais celles-ci tiennent des discours en réalité plus nuancés que les gouvernements politiques. Ainsi, en 1994, l’OCDE formalisait l’idée[8] selon laquelle les protections des contrats permanents pourraient être des freins à l’emploi. Pourtant, cette même OCDE publie régulièrement des indicateurs de la protection de l’emploi dans différents pays[9], dans lesquels on constate systématiquement qu’il n’y a pas de corrélation (et encore moins de causalité) entre protection des travailleurs d’une part, et niveau général de l’emploi d’autre part. Les autres économistes qui se sont intéressés à la question arrivent à la même conclusion[10]. Autre exemple, le FMI, tout en promouvant ces réformes, avertit les gouvernements de leur caractère déflationniste. En effet, ces mesures, entre autres par la négociation des salaires au niveau de l’entreprise, maintiennent une pression à la baisse sur les salaires, donc sur l’activité économique. Le FMI ajoute que pour produire des effets, ces réformes devraient s’accompagner d’une politique budgétaire expansionniste, pour soutenir la croissance et ainsi contrecarrer l’effet des réformes du code du travail. Le FMI lui-même admet donc que ces réformes n’ont pas en elles-mêmes d’effet sur le niveau de l’emploi. Dernier exemple, en France, une note de conjoncture de l’INSEE publiée ce 20 juin[11] le rappelle : interrogés, les chefs d’entreprises eux-mêmes sont seulement 18% à citer la réglementation du marché de l’emploi comme un frein au recrutement.

Des justifications intenables

L’argument souvent avancé pour expliquer l’échec des mesures prises précédemment consiste à dire que l’on n’est pas allé assez loin, ce qui est difficile à soutenir au vu de cet impressionnant historique. L’injonction à travailler plus pour gagner autant voire moins et avec moins de droits tient en définitive de la morale. Des droits flexibles et négociables ne sont en réalité qu’une diminution des droits : un droit s’exerce ou non, selon la volonté de chaque individu, voilà la flexibilité. Par exemple, personne n’oblige des salariés à utiliser leurs jours de RTT. Par contre, leur employeur peut faire pression sur eux pour qu’ils ne le fassent pas.

Cette morale s’illustre dans une autre catégorie des réformes-dures-mais-nécessaires : les stratégies dites d’activation des chômeurs. L’idée est toujours la même : « les pauvres seraient plus travailleurs s’ils étaient moins gâtés et les riches seraient plus entreprenants s’ils étaient plus riches »[12]. La théorie dite du ruissellement y est reliée : elle affirme que lorsque des richesses s’accumulent à un bout de la société, dans les mains de quelques-uns, elles ruissellent d’une façon ou d’une autre jusqu’en bas. En bas, il y a ces chômeurs, qui apparemment se satisfont bien de leurs maigres allocations, quand ils en touchent, pour se tourner les pouces. Mais qui peut croire une telle description de la société ?

Certains, en tout cas, semblent y croire. Le nouveau président de la République souhaite conditionner les allocations chômage (que seul un chômeur sur deux perçoit) au non-refus de « deux offres d’emploi raisonnables ». Déjà mise en œuvre par N. Sarkozy durant son quinquennat, le problème de cette proposition est simple : pour proposer deux offres à chaque chômeur, il faudrait environ 12 millions d’offres. Or, Pôle Emploi est loin d’obtenir une offre pour chaque poste qui se libère (la plupart des embauches se fait même sans jamais qu’une offre soit publiée). Actuellement, il peut en espérer tout au plus 1,5 millions. Parmi celles-ci, la définition même d’une offre raisonnable tient de la quadrature du cercle[13].

Les deux offres raisonnables qu’on devrait pouvoir proposer aux chômeurs n’existent donc tout simplement pas.

Les chômeurs subissent déjà des contrôles sur leur recherche d’emploi. Ce contrôle supplémentaire ne peut pas, raisonnablement, avoir été pensé pour lutter contre le chômage[14]. Peut-être l’a-t-il été pour lutter contre les chômeurs.

Ce sont les dérives successives du droit du travail (quatre lois pour le flexibiliser rien que durant le quinquennat Hollande) qui mènent à la situation vécue par tous les travailleurs : infirmières, médecins, employés, ouvriers, mais aussi les cadres. Après tout, ce discours peut être séducteur au niveau individuel : quand ça va mal, il faut travailler dur pour s’en sortir. Mais ce raisonnement fondé sur une certaine morale de la rédemption ne tiendrait, au niveau individuel, que s’il restait exceptionnel. Il est désormais admis qu’un salarié bien reposé et heureux sera (en plus d’être heureux) plus productif. Les inspecteurs du travail (notamment dans les CHSCT – comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) constatent depuis des années l’augmentation des maladies, notamment psychologiques, liées au travail ; le burn-out est de mieux en mieux diagnostiqué et documenté.

Ce chantage à l’emploi (accepter de négocier jusqu’à votre salaire avec votre patron ou il vous licencie) permet de signifier à tous ceux qui ne sont pas encore tombés dans la précarité et dans la logique du faire plus avec moins qu’ils ne garderont pas leurs droits encore longtemps. Le phénomène est présenté comme inéluctable, mécaniquement déduit de la marche du pays, du monde, de la mondialisation. Même le ministre n’y peut rien, ce n’est pas de sa faute ! Mais comme le dit Thomas Porcher[15], si le ministre de l’économie ne peut rien et si c’est au chômeur de trouver un emploi, alors à quoi sert-il, ce ministre ?


[1] Quel est le « vrai » chiffre du chômage ?. Graphiques comparant les données de l’Insee et de Pôle Emploi (2009-2016). Alternatives Economiques

[2] Ibid.

[3] Dares, service étude et statistiques, ministère du travail, février 2016

[4] Chiffres officiels ici : DATA Un tiers des sorties de Pôle emploi sont involontaires (Dares, 2007-2015). Ces articles contiennent également d’autres jeux de données : Chômage : la courbe qui ne s’est jamais vraiment inversée (ministère du travail, 2012-2017), Alternatives Economiques

[5] Bureau of Labor statistics, septembre 2015.

[6] Une analyse du cas de l’Allemagne : les moteurs de la baisse du chômage, La Tribune

[7] Pour retrouver la chronologie des mesures décidées, voir cet article très complet : La peur de l’embauche est-elle justifiée ?, Alternatives Economiques

[8] Etude de l’OCDE sur l’emploi, 1994. À lire l’introduction, on la croirait écrite en 2017.

[9] Les indicateurs de l’OCDE sur la protection de l’emploi

[10] Are Protective Labor Market Institutions Really at the Root of Unemployment? A Critical Perspective on the Statistical Evidence par David R. Howell, Dean Baker, Andrew Glyn and John Schmitt, économistes américains

Does Deregulation Work? Reassessing the Unemployment Effects of Employment Protection, par Sabina Avdagic, University of Sussex

L’économie française, les autorités européennes et le FMI : « réformes structurelles » ou création d’emplois ? par le Center for Economic and Policy research

[11]  « Que nous disent les entreprises sur les barrières à l’embauche ? » note de conjoncture de l’INSEE, 20 juin 2017

[12] Economistes en guerre contre les chômeurs, Laurent Cordonnier, Le Monde Diplomatique, 2006

[13] Assurance-chômage, retraites : Emmanuel Macron en marche arrière Anne Fretel et Henri Sterdyniak, Mediapart

[14] Sur l’indemnisation des chômeurs, voir ces deux articles : Baisser les allocations ne favorise pas le retour à l’emploi et Assurance chômage : une voie punitive inefficace, Alternatives Economiques

[15] Thomas Porcher sur France Culture dans l’émission « Des idées à partager »

 

Par Guillaume Pelloquin, étudiant à emlyon business school et à Centrale Lyon (Page twitter)

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