Questions à Anthony Edo – Immigration en France : quelles réalités ? (CEPII)

La campagne présidentielle qui vient de s’achever a été un moment fort du débat public. Elle a permis de soulever de nombreuses questions, notamment d’économie internationale. Pendant de longs mois, les candidats ont débattu de différents thèmes, tels que la mondialisation, le protectionnisme, la place de l’euro et son avenir, le risque climatique,  les flux migratoires ou encore la finance et son instabilité grandissante. Malheureusement, ces questions ne sont souvent pas abordées avec la rigueur que leurs enjeux impliquent. Partant de ce constat, le Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales (CEPII) a décidé de réaliser une série d’articles intitulée « L’économie internationale en campagne » (L’EIC), ayant pour but d’informer les citoyens sur ces questions. Ces articles prennent la forme de questions-réponses avec des économistes, il s’agit d’un format court et clair, qui permet à tout le monde de pouvoir s’intéresser aux réflexions et aux travaux des chercheurs du CEPII. 

Questions à Anthony Edo, économiste au CEPII.

Billet du 17 janvier 2017

La France est-elle un pays d’immigration massive ?

Oui elle l’a été… à la fin des années 1920, lorsque le pays affichait un taux d’immigration record devant les États-Unis, ou dans les années 1950-1960. Aujourd’hui, avec en moyenne 200 000 immigrés (définis comme des personnes nées étrangères à l’étranger) qui sont entrés chaque année sur le territoire français entre 2004 et 2012 selon l’INSEE ou 235 000 en 2013, soit entre 0,3 % et 0,4 % de la population française, on est loin d’un phénomène massif. A titre de comparaison, ce chiffre correspond à l’arrivée de 291 supporters dans un Stade de France de 81 000 places. Avec un tel taux d’immigration, la France est en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE, qui s’établit à 0,6 %. En outre, pour évaluer de façon pertinente le flux d’immigrés, il faut soustraire aux 235 000 entrées de 2013 les 95 000 immigrés qui ont quitté la France cette année là, ce qui porte le flux net d’entrées d’immigrés à 140 000.

Une autre façon de répondre à la question est de quantifier la contribution des migrations à la croissance de la population française. Pour cela, il convient de comparer le flux net d’immigrés au solde naturel (naissances moins décès). En 2013, la France comptait 243 000 naissances de plus que de décès. L’apport de l’immigration net à la croissance de la population française est donc de moins de 40 % (140 000 / (243 000 + 140 000)). A comparer aux presque 200 % que représente l’apport des migrations à la croissance de la population allemande, du fait d’un solde naturel négatif lié à une fécondité en berne.

Donc pas tant d’entrées nettes que ça chaque année. Mais qu’en est-il de la présence immigrée en France ?

Au siècle dernier, la part des immigrés dans la population française est passée de 6,6 % en 1931 à 7,4 % en 1975, puis s’est stabilisée jusqu’au milieu des années 1990. En 2014, l’INSEE a recensé un peu moins de six millions d’immigrés en France, soit 8,9 % de la population. Parmi eux, 3,6 millionssont de nationalité étrangère et 2,3 millions, soit 39 % des immigrés, ont acquis la nationalité française. Selon l’OCDE, la France se situe ainsi au 17ème rang des pays développés pour la part d’immigrés dans la population ; en Allemagne et aux Etats-Unis, par exemple, 13 % de la population est immigrée en 2013.

Ces chiffres sont-ils conformes à la perception que les Français en ont ? 

Loin de là. Les Français interrogés en 2010 par le Transatlantic Trend Survey estimaient que la part des immigrés était de 24 % alors qu’elle n’était que de 8,5 %. Cette surestimation du nombre d’immigrés qui résident dans leur pays n’est d’ailleurs pas propre aux Français. Les Allemands et les Américains, par exemple, estiment le pourcentage d’immigrés dans leur population respective à 22 % et 37 %, bien au-delà des 13 % réels.

Ces écarts sont-ils liés à l’immigration irrégulière ? 

Chiffrer l’immigration irrégulière est par définition difficile. Mais si l’on s’appuie sur les 282 000demandes de l’aide médicale d’État offerte en 2013 aux étrangers en situation irrégulière ou même sur le chiffre plus élevé qui circule de 500 000 immigrés en situation irrégulière, la part des immigrés dans la population française n’atteint pas 10 %. On est toujours loin de la perception des Français.

Mais alors pourquoi un tel écart ? Est-ce dû à l’inégale répartition des immigrés sur le territoire ?

Probablement. La très forte concentration locale des immigrés et leur surreprésentation dans des quartiers précarisés et modestes peut conduire les Français à estimer qu’il en va ainsi ailleurs et donc à surestimer le nombre d’immigrés dans le pays.

Cet écart entre le chiffre et la perception tient aussi à des confusions, comme celle entre immigrés et personnes nées en France de parents immigrés qui, par définition, n’en sont pas. Cependant, si on ajoute à la population immigrée les individus nés en France dont au moins l’un des deux parents est immigré, on obtient une proportion d’environ 19 % de la population française en 2011, ce qui pourrait indiquer que cette confusion contribue à l’écart observé. Le regroupement familial fait l’objet d’une autre confusion lorsque le discours politique en fait la principale source d’immigration en France, alors qu’il a représenté moins de 24 000 personnes immigrées en 2014 selon le ministère de l’intérieur, soit 11 % seulement du total (graphique). C’est un dispositif qui permet aux étrangers vivant en France de faire venir conjoint et enfants de moins de 18 ans. Il ne faut pas le confondre avec l’entrée des membres étrangers de familles de Français sur le territoire qui représente la plus forte composante des admissions au séjour pour motif familial (99 374 personnes).

Cette perception de l’immigration peut-elle changer ? 

Pour cela, il faut informer davantage. Une étude réalisée par des chercheurs des universités d’Oxford et Bocconi montre clairement que les individus, lorsqu’ils sont informés des chiffres de l’immigration, sont moins enclins à considérer que les immigrés sont trop nombreux.

Pour aller plus loin

Chojnicki X. et Ragot L. [2012], « Pour une refondation de la politique migratoire française », Billet de Blog du CEPII, 18 juin.
Edo A. [2016], « Migrations et mouvements de réfugiés : état des lieux et conséquences économiques », in CEPII L’économie mondiale 2017, La Découverte, « Repères », Paris.
Héran F. [2005], « Cinq idées reçues sur l’immigration », Population et Sociétés, n° 397.
Insee Première [2014], Les immigrés récemment arrivés en France, n° 1524, novembre.

Cette interview est aussi disponible en vidéo avec Xerfi Canal.

 

Une pensée sur “Questions à Anthony Edo – Immigration en France : quelles réalités ? (CEPII)

  • 15 juin 2017 à 19 h 48 min
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    Je doute malheureusement que ce genre de billet ai la moindre efficacité. Il répond (mal) à la mauvaise question. La bonne question n’est pas de savoir si il y a trop d’étrangers en France, mais de savoir pourquoi les gens pensent cela. Et la réponse est cette fois moins dans les chiffres que dans l’analyse des biais cognitifs. Ce qui fait qu’apporter une réponse efficace est bien plus compliqué que de donner quelques chiffres qui ne parleront que aux convaincus.

    Faites le test : allez voir un électeur du Fn et donnez lui cet article. Il vous répondra trés probablement quelque chose comme « vient dans le 93/tel quartier/ville et on va voir si il n’y a pas un problème avec l’immigration ». Par ce que le vrai problème est double :
    – Vous parlez de nationalité marquée sur la carte d’identité alors qu’on perçois la nationalité basée sur l’aspect physique des individus et leurs comportements (culture, code).
    – Il suffit qu’une minorité visible agisse mal (quelqu’en soit les raisons) pour que l’ensemble d’une communauté soit mal perçue. Personne ne s’étonne que les traders ou banquiers aient la réputation d’arnaqueurs/voleurs alors que la majorité sont des gens honnête. Pourtant le même biais cognitif appliqué aux immigrés semble être moins évident pour beaucoup de gens.
    – Ajouter à cela une culture différente pour les immigrés d’origine d’afrique du Nord, dans un pays de tradition assimilationniste, et on commence à comprendre les problèmes.

    Bref, le problème n’est pas le nombre, mais la perception des choses et il me semble « normal » qu’une partie de la population soit « raciste ». Compte tenu des faits et des biais cognitifs de notre cerveau, c’est difficile de faire autrement. Ce qui est assez embêtant. Et demandera bien plus que du « fact checking » pour modifier la situation.

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