À quand la prochaine crise ?

« Eudème, paraphrasant Aristote, écrit, quelques trois siècles avant J.C. : « S’il faut en croire les Pythagoriciens, les mêmes choses se reproduisent ponctuellement et vous serez à nouveau avec moi et je ré-exposerai cette doctrine et ma main jouera encore avec ce bâton et ainsi de suite pour tout le reste. » » (1). Les événements se répètent et l’amnésie des hommes est spectaculaire. C’est l’évidente et tragique conclusion que l’on tire de l’histoire économique.

Aurélie piau, Le Sacré Pouvoir d’H A

Une crise vite oubliée

Un consensus existe autour des causes de la crise de 2008 : une conjonction d’une bulle immobilière et d’une bulle de crédit avec des produits financiers titrisés toxiques qui ont favorisé la propagation de la crise dans le monde. La titrisation permet aux banques de transformer des titres de créances en produits financiers échangeables sur les marchés. Le but est de se débarrasser du risque de défaut de l’emprunteur. Crise rapidement résumée par Serge Halimi : « La crise de la dette – ces fameux crédits subprimes déversés sur des consommateurs incapables de les rembourser – a entrainé une panne mondiale de la demande solvable »(2). Les banques ont aussi pratiqué (et pratiquent encore) le tranching, qui consiste à « diluer » dans des « paquets » toutes sortes de titres, plus ou moins risqués (subprimes et primes), ce paquet étant noté AAA, la complexité empêchant une analyse véritable de ce que contient ce nouveau titre. Et il existe tellement d’autres instruments financiers opaques aussi absurdes qu’incompréhensibles.

Le montant des produits titrisés échangés avant la crise était de 800 milliards d’euros dans l’Union Européenne et de 1000 milliards d’euros aux États-Unis. En 2014, les valeurs étaient respectivement de l’ordre de 200 et 500 milliards d’euros.(3) Le marché européen est très concerné par les produits titrisés aujourd’hui : notamment le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne et la France juste derrière.(4)

Les produits titrisés ne posent pas en eux-mêmes problème, la Commission européenne a d’ailleurs estimé que ramener les montants à ceux de 2008 « permettrait de dégager 100 à 150 milliards d’euros de financements supplémentaires pour l’économie réelle. »(5). C’est en fait l’utilisation de ces produits qui pose question. Ces instruments incitent les traders à prendre des risques inconsidérés du point de vue de l’économie réelle sans pour autant supporter le risque et donc les conséquences. Cette crise a engendré des dégâts économiques et sociaux incommensurables notamment en Grèce et en Italie où les niveaux de vies sont semblables à ceux d’il y a 20 ans.

« C’est le retour de la confiance, pour user du langage courant, qu’il est si difficile de provoquer dans une économie fondée sur le capitalisme individuel »(6)

Ce sont aujourd’hui les crédits automobiles qui explosent aux Etats-Unis : l’encours total des crédits automobiles s’élève désormais à 1 157 milliards de dollars et 20% sont considérés comme subprimes ou même deep subprimes (encore pire)(7).

Le célèbre sociologue, professeur au Collège de France Pierre Bourdieu écrivait il y a 19 ans :

« La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. »(8)

De multiples sources d’instabilité

La prochaine crise sera, selon les prévisions et les montants en jeu, beaucoup plus importante que celle de 2008 dont on se remet à peine. Depuis le krach de 1929, les crises de plus en plus fréquentes et violentes au fur et à mesure que les économies mondiales s’entremêlent avec des contraintes budgétaires de plus en plus fortes. Keynes écrivait déjà dans sa Théorie générale, de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie : « Notre explication, si elle est correcte, doit encore rendre compte d’une autre caractéristique de ce qu’on appelle le cycle économique. Nous voulons parler du phénomène de la “crise”, (…) du fait que le passage d’une phase ascendante à une phase descendante est souvent violent et soudain, alors que la transition d’un mouvement de baisse à un mouvement de hausse n’est généralement pas aussi marquée. »(6)

Les pays émergents sont sous le feu des projecteurs vu les risques qu’ils portent. La Chine est un problème certain pour la stabilité financière mondiale. Son système bancaire est maintenant le plus important au monde par la taille. Il y a là-bas une bulle immobilière et c’est l’endettement privé qui y est astronomique (210% du PIB contre 115 % fin 2008 et 170% aux États-Unis juste avant la crise). En dopant l’activité par l’emprunt depuis 2009, le gouvernement chinois entretient artificiellement l’expansion de son économie exigeant de plus en plus de crédits, tout cela sur fond de baisse tendancielle de la croissance. En additionnant l’endettement public des ménages et des entreprises, cela représente près de 22 000 milliards d’euros (250% du PIB chinois). C’est d’abord le FMI(9) puis la Banque des règlements internationaux (BRI)(10) qui ont donné l’alerte mi-2016, inquiets de la situation de surcapacité productive dans les secteurs de la construction navale, du charbon ou de la sidérurgie.

Des phases d’expansion très rapides finissent souvent par une remise à niveau soudaine, violente. Il est donc très probable que la prochaine crise soit provoquée par « l’atterrissage chinois ». Cette crise serait dramatique pour la Chine et le monde mais peut-être est-elle souhaitable car l’éclatement, inévitable, d’une bulle est l’expression d’une remise à niveau et d’une liquidation du surplus de capital pour paraphraser Marx. L’Empire du Milieu n’a pas que ce problème sur les bras, la question du yuan est également très inquiétante : une forte dépréciation du yuan est redoutée par les marchés financiers.

Une autre source d’inquiétude est européenne. C’est la question des prêts non performants. Les banques européennes détiennent près de 1 200 milliards de créances douteuses. À l’échelle de la zone euro, les encours de prêts non performants (NPL) étaient deux fois supérieur au niveau de 2008(11). La Grèce, Chypre, l’Irlande mais surtout l’Italie sont fortement concernées. Ce dernier pays concentre près de 30% des créances douteuses de la zone euro quand son économie ne représente que 10% de la zone économique. La Banca Monte dei Paschi di Siena et la Deutsche Bank sont très concernées. Les deux plus grandes banques allemandes Commerzbank et Deutsche Bank font partie des 12 banques les plus fragiles et la banque italienne a échoué aux stress test d’aout 2016. De plus, la Deutsche Bank est une banque systémique de niveau 3 c’est à dire que de simples difficultés voir sa faillite engendrerait une crise bancaire mondiale(12). Le nettoyage des bilans des banques européennes n’a pas été aussi poussé qu’aux États-Unis.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Au sortir de la crise, les banques centrales du monde entier, à l’instar de la FED, ont mené des politiques monétaires extrêmement accommodantes. Résultat, le monde croule sous des dollars. La grande partie de l’argent véritablement donné aux banques n’a pas atterri dans l’économie réelle mais sur les marchés financiers. Patrick Artus, chef économiste chez Natixis explique : « Les banques centrales ont créé les conditions d’une nouvelle crise. C’est du jamais vu : les liquidités mondiales représentent aujourd’hui 20 000 milliards de dollars, trois fois plus qu’en 2008 et dix fois plus qu’en 2000 ! Or, comme les rendements des obligations d’Etat sont très faibles, l’argent a été massivement investi dans des actifs à plus haut risque, notamment dans les pays émergents. Cette politique a donc donné des armes à la spéculation, ce qui aboutit forcément à plus de volatilité. D’autant que le ralentissement de la croissance mondiale n’a pas été anticipé. Résultat : les marchés deviennent extrêmement nerveux et volatiles. Rien qu’en décembre, 170 milliards de dollars sont sortis de Chine, presque huit fois plus que les entrées sur la période 2002-2012 ! Toutes les conditions sont donc aujourd’hui réunies pour qu’il y ait une nouvelle crise financière. ». Le plus inquiétant dans cette histoire est que depuis 1971, le dollar n’est plus adossé à une quelconque valeur réelle (l’or auparavant). La phrase de John Bowden Connally semble plus actuelle que jamais : « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème. »

La faiblesse des taux permet aux États, aux entreprises et aux ménages de se financer à moindre coûts en émettant des obligations. C’est une véritable bulle obligataire qui s’est formée, bien plus imposante que l’immobilière de 2008 aux États-Unis.

La remontée des taux progressive déjà entreprise par la FED et prochainement par la BCE risque de faire éclater cette bulle au moindre sursaut d’anxiété sur les marchés surtout sur les placements dits high yield, très spéculatifs, risqués, à fort rendements. C’est d’ailleurs une baisse des prix immobiliers qui a fais éclater la bulle de 2008.

« Puisque les marchés financiers organisés sont soumis à l’influence d’acheteurs qui ignorent pour la plupart ce qu’ils achètent et de spéculateurs qui s’intéressent plus à la prévision du prochain changement de l’opinion boursière qu’à l’estimation rationnelle du rendement futur des biens capitaux, il est conforme à leur nature que les cours baissent d’un mouvement soudain et même catastrophique quand la désillusion s’abat sur un marché surévalué et trop optimiste. »(6)

Les sources de déséquilibres financiers sont donc multiples : une bulle immobilière et de dette privée en Chine, une bulle obligataire aux États-Unis, un dollar très fragile, des comptes bancaires loin d’être propres et sûrs.

« Surabondance de liquidités, écrasement des taux d’intérêt, sophistication des outils financiers, garde-fous illusoires. Autant d’éléments qui poussent, à nouveau, “au crime” »(13)

Il apparaît donc y avoir une impérieuse nécessité de régulation, d’encadrement des activités de marchés pour la stabilité de l’économie mondiale. Marx, Keynes et beaucoup d’autres analysent avec une forte acuité, les crises comme une respiration naturelle du capitalisme avec des bulles qui se forment en phase d’expansion économique puis qui explosent provoquant crise puis récession et retour à la normale etc.

« Au cours des crises, quand le moment de panique est passé et que l’industrie stagne, l’agent est fixé entre les mains de banquiers, des agents de change et, tout comme le cerf brâme sa soif d’eau fraîche, l’argent crie son désir d’un domaine où il puisse être valorisé en tant que capital. »(14)

Cependant, le degré de résilience des économies et des sociétés sont plus long. Apparaît donc ici la politique et la nécessité vitale de contrôle de la finance. « L’homme d’action est celui qui, en une conjoncture singulière et unique, choisit en fonction de ses valeurs et introduit dans le réseau du déterminisme un fait nouveau. »(15). Le nouveau président américain s’emploie avec la détermination des ignorants à détricoter les faibles régulations déjà existantes et notre nouvel emblème national, Emmanuel Macron, est lui aussi assez critique quant aux règles mises en place après la crise. L’avenir n’est pas radieux, en tout cas pour les marchés, et il n’a même pas été mentionné ici la crise de l’euro, des finances publiques, des marchés de change ou de dérivés. L’absence de prise de conscience de la gravité de la situation est presque aussi alarmante que la cause environnementale.


Références :

(1) Jorge Luis Borges, Histoire de l’infamie ; Histoire de l’éternité, 10/18, 1964.
(2) Serge Halimi, 2009, « À long terme tout devient clair… », Le Monde Diplomatique,  http://www.monde-diplomatique.fr/publications/l_atlas_un_monde_a_l_envers/a53810

(3) « EBA report on qualifying securitisation », European Banking Authority, https://www.eba.europa.eu/-/eba- issues-advice-on-securitisation

(4) « Securitisation Data Report, European Structured Finance », AFME Securitisation Data Report, Fourth Quarter 2016, http://www.sifma.org/research/item.aspx?id=8589965409

(5) Jean Compte, 22 mai 2017, « Titrisation : un retour à haut risque », Alternatives Économiques http://www.alternatives-economiques.fr/titrisation-un-retour-a-risque/00078625

(6) John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936.
(7) Justin Delepine, 10 mai 2017 , « Le retour des subprimes », Alternatives économiques, http://www.alternatives-economiques.fr/retour-subprimes/00078510

(8) Pierre Bourdieu, mars 1998, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde Diplomatique, http://www.monde- diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

(9) https://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2016/cr16270.pdf

(10) https://www.bis.org/publ/qtrpdf/r_qt1609.htm?m=5%7C25

(11) Ils représentaient environ 5,6% du total des crédits en 2015. Paul Hubert et Francesco Saraceno, 1 février 2017 , « Des banques européennes fragiles », Alternatives économiques, http://www.alternatives- economiques.fr/banques-europeennes-fragiles/00077365

(12) « 2016 list of global systemically important banks », Financial Stabilité Board (FSB), (G-SIBs) http:// www.fsb.org/2016/11/2016-list-of-global-systemically-important-banks-g-sibs/

(13) Philippe Plassart; 8 mai 2015, « Vous avez aimé la crise financière de 2008, vous allez adorer la prochaine », Le nouvel économiste, https://www.lenouveleconomiste.fr/vous-avez-aime-la-crise-financiere-de-2008-vous- allez-adorer-la-prochaine-26731/

(14) Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, Éditions sociales, 1980.
(15) Max Weber, Le savant et le politique, 10/18, 2002. (Préface de Raymond Aron)

Par Maxime Huillard, étudiant en L2 économie à l’université Paris 1 (twitter : @MaximeHUILLARD, LinkedIn : Maxime Huillard)

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