L’ignorance c’est la force

Cet article fait suite à un autre que vous pouvez retrouver ici.

« Le ministère de la vérité – Miniver, en novlangue – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. […] De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du parti :

LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Ce passage tiré du classique 1984 [1] n’est pas si éloigné de notre époque. En effet, la novlangue est présente en économie. Elle déploie ses réformes structurelles pour la compétitivité, « [dans un] langage qui empêche de prendre conscience d’un ordre sociopolitique dont l’analyse pourrait conduire à la révolte. « L’orthodoxie, c’est l’inconscience », disait George Orwell »[2].

Neutralité

Ajoutons une troisième pierre à l’escamotage néolibéral [3] : la neutralité de l’économie.

L’absence revendiquée d’idéologie est une idéologie, en plus d’être une mascarade.

L’économie est nécessairement politique, et la politique nécessairement partisane : qui nierait que les intérêts des patrons ne s’accordent pas toujours avec ceux des employés ? L’expression gagnant-gagnant résume la farce de la neutralité, en entreprise en l’occurrence. Dans une entreprise, la discussion, déjà rare, qui peut éventuellement s’établir entre patrons et employés sera toujours biaisée en faveur des premiers. Le phénomène de chantage à l’emploi peut se produire dans tous les types d’entreprise : les salariés doivent accepter les termes de l’accord fixés par la direction sous peine d’être remerciés. Ainsi les accords d’entreprise dérogeant aux accords de branche, prévus par la loi El Khomri, déforment la concurrence en organisant une nocive course à la compétitivité (appelée alors dumping social) au sein d’un même secteur d’activité. Ainsi, comme le disait Orwell, la liberté (de négocier dans son entreprise) c’est l’esclavage, puisqu’elle ne peut conduire les travailleurs qu’à accepter des conditions de travail toujours plus dégradées.

L’économie n’est donc jamais neutre, pas plus que ses chercheurs, ni que les journalistes. Pour les économistes, les débats virulents entre orthodoxes et hétérodoxes montrent assez facilement que les économistes ne parlent pas d’une seule voix (contrairement à ce que les dominants aimeraient faire croire) [4]. Mais la neutralité est aussi revendiquée par certains journalistes. L’ère politique actuelle de post-vérité a mis en lumière une forme particulière de journalisme, le fact-checking, pas toujours neutre, comme l’explique Frédéric Lordon [5]. Ainsi un exemple frappant est venu de l’article du Monde « 20 propositions répétées par les candidats de gauche et (quasiment) inapplicables » dans lequel on peut lire notamment que « Refaire les traités européens » s’attire la mention : « compliqué ». Autrement dit, le fact-checking exclue une proposition de gauche sous l’étiquette qu’elle soit compliquée. Pourtant, la droite ne propose-t-elle pas des réformes courageuses, jugées crédibles par les économistes ? Enfin, cette citation rapportée par François Ruffin casse définitivement l’idée d’une neutralité en économie :

« Quand un patron parle, c’est de l’économie, quand un syndicaliste parle, c’est du militantisme »

Entrepreneurs

L’entrepreneur est le messie des temps modernes. Pourtant ce mot recèle plusieurs escroqueries. Il fut utilisé en premier lieu en remplacement du mot patron pour cacher le rapport de subordination intrinsèque à la relation de salariat. L’entrepreneur est tout à la fois celui qui prend des risques (le salarié face au chômage ne connaît pas de risque dans sa vie, lui), que le président d’industrie du CAC40. Ce dangereux casse-cou serait doté de qualités exceptionnelles, justifiant ses salaires sans commune mesure avec ceux des employés. Aujourd’hui le salaire des grands patrons atteint 300 SMIC, mais comment imaginer qu’une seule personne puisse abattre en une journée le travail de 300 autres ? Cette rhétorique participe d’un mépris de classe [6], dont le symptôme est un rejet populaire des experts vu notamment dans les votes du Brexit et de Trump. À l’autre bout du spectre social se trouvent logiquement les chômeurs, ces assistés, régulièrement stigmatisés [7]. Le chômage de masse et son augmentation dans les dix dernières années serait donc dû à une épidémie de fainéantise ayant touché le pays à partir de 2009.

Pour justifier la position ultra-dominante de quelques-uns, un autre concept est introduit, la méritocratie. La méritocratie s’accompagne d’une culture de la responsabilisation (« il faut responsabiliser les Français »). Pourtant, bien des facteurs décisifs ne dépendent pas de la responsabilité des individus, à commencer par la famille où ils naissent. Là est la perversion de la méritocratie, car comme le résume Laura Lange, philosophe en organisation, « la grande souffrance contemporaine c’est que si vous n’avez pas réussi votre vie, c’est en grande partie de votre faute ». Cela serait la dure mais juste loi du marché du travail (qui n’est pas un marché, car le travail humain n’est pas une marchandise). Dans les faits, la méritocratie est pourtant sur le déclin depuis de nombreuses années. Censée mettre fin à l’aristocratie et aux privilèges de naissance, elle en a créé une nouvelle [8], l’aristocratie des grandes écoles et des réseaux. Par exemple, en école de commerce, seulement 2,5% des étudiants sont enfants d’ouvriers, contre 30% dans la population totale [9]. De plus, comme l’a judicieusement montré Thomas Piketty, le poids de l’héritage a repris aujourd’hui un niveau se rapprochant des romans de Balzac du XIXème siècle. Enfin qu’est-ce que le mérite ? Comment bien le mesurer et comment s’assurer qu’on mesure bien le mérite de la personne concernée, et pas l’influence de facteurs extérieurs [10] ? L’égalité de fait est si éloignée de notre société que celle-ci se repose parfois sur l’égalité des chances. Mais même l’égalité des chances est en réalité très loin d’être réalisée aujourd’hui, et ce notamment à cause des grandes inégalités entre les parents.

Si les entrepreneurs ne sont donc pas là par pur talent, alors faut-il au moins s’assurer qu’ils remplissent correctement leur rôle : ainsi, de nombreuses politiques publiques sont destinées à l’entreprise, sans contrepartie. Résumé par la phrase « j’aime l’entreprise » et ses dérivées, cette attitude est vide de sens car sans distinction. Doit-on autant aimer l’artisan-boulanger-entrepreneur honnête, que la grande multinationale essayant de tordre (plutôt que de redresser) les législations nationales à son avantage ? Ainsi, le CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) a été créé pour satisfaire les demandes des entrepreneurs, car ce seraient les entreprises qui créeraient l’emploi (faux, c’est la demande agrégée qui détermine le revenu disponible global et donc le besoin global en emplois, qui est ensuite partagé d’une manière ou d’une autre). Le cadeau du CICE en poche, les entrepreneurs n’ont évidemment pas créé d’emploi supplémentaire.

Comme le dit Bernard Friot [11], ces entrepreneurs-investisseurs de capital n’apportent en réalité aucune richesse. Seul le travail humain crée de la richesse. Un monde sans travail humain serait inerte, et même les ressources naturelles n’ont une valeur qu’au prix de leur extraction de la nature par le travail humain. Le capital est issu de l’accumulation du travail. Le profit se justifie comme la rémunération du capital en tant que facteur de production. Certains économistes ont essayé de consolider cette justification fragile, mais la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée et les montants toujours plus élevés des dividendes (deux indicateurs non constants dans l’histoire économique) montrent que le profit n’est qu’une ponction opérée sur le travail par le pouvoir de la propriété privée.

Il est donc faux de penser que ces apporteurs de capitaux, rentiers en dividendes, gagnant sans travailler et sans risque (comme avec un revenu universel), soient des créateurs de richesse.

La charge à réduire dans la société serait bien davantage celle-ci. Des secteurs comme la santé nous permettent de constater sans ambiguïté l’efficacité d’un système par cotisation face au système capitaliste. Bernard Friot propose l’extension de ce système de cotisations sociales à toute la production. Puisque tout travail mérite salaire et que tout le monde travaille (à la maison, dans des associations, etc.) alors tout le monde mérite un salaire, à vie.


[1] 1984, George Orwell, éditions Gallimard (France), écrit en 1948.

[2] Ces mots qui font accepter l’inacceptable, François Brune, Le Monde Diplomatique, mai 1995

[3] Le dogme néolibéral a escamoté sa naturalité via des second-hand dealers ubiquistes. Julien Pillot. Sur la finance et les périls de la concentration de pouvoir et de la pensée dominante

[4] Sur les débats entre économistes, voir mon article Les escrocs courent toujours. Leur alibi ? Ils sont économistes

[5] Charlot ministre de la vérité, article du blog du Monde Diplomatique de Frédéric Lordon sur la post-vérité et la supposée neutralité du fact-checking

[6] Sur les qualités supposées exceptionnelles des grands patrons : En finir avec le mépris, Philippe Askenazy, Sortir de l’impasse, éditions Les Liens qui Libèrent, 2016.

[7] De L’art d’ignorer les pauvres, John Kenneth Galbraith, Le Monde Diplomatique, octobre 2005

[8] La méritocratie, une nouvelle aristocratie ? par Brice Couturier pour France Culture

[9] Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche – édition 2016, ministère de l’Éducation nationale, août 2016

[10] François Dubet, La Préférence pour l’inégalité, La République des idées – Seuil, 2014

[11] Pour retrouver les biais du marché du travail et une explication du salaire à vie de Bernard Friot

Par Guillaume Pelloquin, étudiant à emlyon business school et à Centrale Lyon (Page twitter)

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