(1/2) Le pouvoir des mots en économie

Compétitivité, réformes structurelles, redressement de la France, voici des mots prononcés tous azimuts par les hommes politiques. Mais nous informent-ils vraiment ?

En 1957, le grand sémiologue français Roland Barthes écrivait Mythologies [1], ouvrage précurseur, recueil d’anecdotes de la société de consommation apparaissant dans les années 50. Il y expliquait les fondements de ce qu’on appelle aujourd’hui le marketing, soit un mélange de sociologie et de sémiologie cherchant à comprendre pourquoi la lessive Omo qui lave plus blanc que blanc se vend ainsi. « Le mythe est une parole dépolitisée » selon le concept forgé par Barthes, le mythe explique le monde en le naturalisant, niant systématiquement la qualité singulière et historiquement située des événements et des faits. « Je souffrais de voir à tout moment confondues dans le récit de notre actualité, Nature et Histoire, et je voulais ressaisir dans l’exposition décorative de ce-qui-va-de-soi, l’abus idéologique qui, à mon sens, s’y trouve caché. La notion de mythe m’a paru dès le début rendre compte de ces fausses évidences ». Sa critique reste d’actualité tant il avait identifié des tendances qui n’ont fait que s’amplifier, particulièrement dans les discours politiques et économiques.

Si Barthes décortiquait en détail comment le mythe fonctionne, on comprend également dans quel but il est produit. Le mythe cherche à figer l’ordre social, il est produit par les classes dominantes pour justifier et maintenir leur position. Mythologies, c’est aussi le titre qu’a choisi Eloi Laurent, un économiste atterré contemporain, pour deux de ses ouvrages [2] de l’année dernière. Il commence son court essai comme ceci : « L’économie est devenue la grammaire de la politique. Elle encadre de ses règles et de ses usages la parole publique, dont le libre arbitre se cantonne désormais au choix du vocabulaire, de la rhétorique et de l’intonation ».

Grammaire, c’est aussi le mot qu’a repris, étrangement à son avantage, un candidat à l’élection présidentielle devant un journaliste de Mediapart [3]. Ce dernier l’interroge sur son passé dans les hautes sphères financières et son éventuelle collusion avec les intérêts privés. Le candidat s’en offusque et avance au contraire que son expérience lui permet de connaître « la grammaire du monde des affaires ». Alors, il n’y aurait plus qu’à se ranger derrière lui sans discuter. Pourtant, la politique c’est précisément la discussion.

Mais pourquoi l’économie devrait-elle posséder sa propre grammaire ?

L’économie étudie les patrons, les ouvriers, les marchands, les financiers, les boulangers, bref tout le monde. Les récents développements de la pensée économique ont même tenté d’expliquer le plus de phénomènes sociaux possibles par l’économie. Alors, pourquoi la grammaire ordinaire de la langue ne lui suffirait pas ? C’est qu’il y a anguille sous roche.

Comme le note alors Romaric Godin dans la Tribune [4], « autrement dit, pour le candidat en marche, la banque d’affaires permet d’atteindre la vérité économique. Ceci ne signifie rien d’autres qu’une acceptation d’un certain ordre économique, celui mis en place depuis quarante ans, selon lequel la finance dérégulée est le cœur de l’économie. Mais c’est précisément cet ordre […] qui a causé les désordres actuels ». Mon article a justement pour but d’étudier cette grammaire. Pour la déconstruire, il faut la prendre au mot.

Compétitivité

Compétitivité est un premier mot omniprésent dans les débats publics, parfois adjoint du suffixe -coût permettant peut-être de préciser son sens. Une première erreur est de confondre compétitivité et productivité, cette dernière étant la quantité de biens ou de services produits pour chaque heure travaillée. De là vient le propos qu’il y a besoin, par exemple, d’augmenter le temps de travail pour augmenter notre compétitivité. Or, si le temps de travail augmente à production constante, la productivité baisse. La productivité est une mesure absolue, souvent ramenée à la notion d’efficacité absolue, alors que la compétitivité est relative, liée à la concurrence. La compétitivité constitue la capacité à se démarquer dans un environnement concurrentiel donné. Ainsi aujourd’hui l’Allemagne est compétitive par rapport à ses voisins Européens [5], mais cela ne suffit pas à en faire un modèle à suivre, tant toute la zone est économiquement déprimée[6].

Comme le dit Guillaume Duval, le fameux coût de la compétitivité-coût n’est pas seulement un coût, mais c’est aussi un revenu, celui des travailleurs.

Chercher à diminuer ce coût-revenu en toutes occasions conduit à une baisse généralisée de la demande, ce revenu de la communauté que Keynes avait parfaitement analysé durant les années 30 (excluant au départ le profit, il le réintègre plus tard dans ce revenu global). La compétitivité ainsi entendue est un jeu à somme nulle : ce qui est gagné par l’un est perdu par les autres. Le progrès humain ne peut pas se situer dans une jungle toujours plus dure (qui nous ramènerait paradoxalement bel et bien à l’état de nature), mais seulement dans la loi et la régulation collective.

De même, on cherche souvent à vérifier l’efficacité-productivité-compétitivité de la dépense publique, sans jamais se pencher sur celle de la dépense privée. Pourtant, bien des dépenses faites par des entreprises privées sont également peu productives (notes de frais inutiles, parachutes dorés pour dirigeants quittant l’entreprise, etc.).

La compétitivité-coût cache d’une part que le coût d’une production ne dépend pas que de celui du travail, et d’autre part que la compétitivité a également une composante dite hors coût (qualité des produits, caractéristiques uniques). Cela est aussi vrai à l’échelle nationale : main d’œuvre bien formée, infrastructures modernes et services publics soutenus sont des avantages compétitifs certains pour un pays. Enfin, parler uniquement des avantages compétitifs, donc des avantages de la compétition, occulte tous les avantages apportés par la solidarité et l’aide mutuelle : les avantages coopératifs. Chercher à tout prix à l’emporter sur les autres peut être délétère pour tout le monde, comme le montre la théorie des jeux, une théorie économique moderne. Selon cette théorie, dans les environnements (compétitifs) que nous connaissons, la coopération permet de sortir du jeu à somme nulle, en faisant gagner tout le monde.

Réformes structurelles

Election après élection nous sont présentées des réformes structurelles qui seraient la solution indispensable (donc ne souffrant pas la discussion politique) de notre salut. L’idée d’optimiser la machine économique pour la faire tourner d’une meilleure façon (entendre, plus compétitive) est évidemment appréciable, encore faut-il définir ce qui serait mieux, en quoi cela serait mieux et comment l’atteindre réellement. Or ces réformes structurelles sont toujours les mêmes : baisse du coût-revenu du travail (les charges éternellement si lourdes), baisse de la dépense publique soutenant l’activité (éternellement inefficace[7]), dérégulation des activités financières, diminution des droits des travailleurs (le lourd code du travail), baisse des allocations sociales (chômage, pensions, maladie).

Ce mal-nommé consensus de Washington forme la recette miracle de l’austérité libérale, guérit-tout administrée à tout pays tout le temps.

Ainsi la loi El Khomri, allant dans le sens de ces réformes structurelles menées depuis 30 ans, a été vendue comme une loi apportant de nouveaux droits aux employés alors même qu’elle s’appliquait surtout à en transférer aux employeurs. Le mot même de réforme tend à être perçu comme naturellement bon, alors qu’une réforme, c’est-à-dire un changement, peut parfaitement être une régression sociale, tel qu’on le voit par exemple aujourd’hui en Turquie. L’adjectif structurel est aussi trompeur, car ces lois comme celle dite Macron s’appliquent au contraire à ne pas changer la structure actuelle du capitalisme et à simplement aller plus loin dans le tournant néolibéral que nous connaissons déjà. En effet, les indicateurs économiques ont dans le passé récent changé à un (seul) moment de tendance tous en même temps, c’était les années 80 avec l’avènement du néolibéralisme de Mme Thatcher et M. Reagan. Mais ce qui compte, c’est de réformer, c’est de bouger, d’être en marche : tous ceux qui refusent de voir supprimés les fruits de décennie de lutte (syndicats, travailleurs) sont vilipendés comme archaïques, appartenant au passé. L’avenir serait dans les réformes structurelles or ce faisant la possibilité de discuter quel avenir la société désire s’évapore. D’ailleurs, les effets positifs attendus sont continuellement repoussés à plus loin, au long terme. Pourtant, les infrastructures et la démographie vieillissantes, la santé publique déclinante, la maigre formation des jeunes, toutes conséquences de l’austérité, sont des problèmes tendant plutôt à s’aggraver avec le temps qu’à se résoudre d’eux-mêmes. Des mots forts sont invoqués pour justifier ces réformes : il en va de la survie Des mots forts sont invoqués pour justifier ces réformes : il en va de la survie de la nation, alors qu’année après année, l’austérité tue.


[1] Roland Barthes, Mythologies, éditions du seuil, 1957

[2] Eloi Laurent, économiste atterré, Nouvelles Mythologies économiques (Les Liens qui libèrent, 2016). Lire aussi sur la notion de compétitivité : La compétitivité est une notion dangereuse.

[3] « Cher ami »

[4] Tribune de Romaric Godin sur E. Macron et la finance, Emmanuel Macron et la finance : plus qu’un problème personnel

[5] Pour nuancer les idées reçues dans les comparaisons internationales, voir cette note du ministère des affaires étrangères Attractivité : En finir avec les idées reçues

[6] Une de mes références sur la contre-productive compétitivité allemande en Europe, octobre 2016 L’économie dans les relations géopolitiques européennes ou l’impossible non-hégémonie de l’Allemagne

[7] Sur la nécessité de dépasser les tromperies autour de la dépense publique et des investissement publics. Le contre-sens d’Emmanuel Macron, Guillaume Duval, Alternatives Economiques

Par Guillaume Pelloquin, étudiant à emlyon business school et à Centrale Lyon (Page twitter)

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