(2/3) La dette dans tous ses états : passés, présents et futurs de la dette publique

Nous avons précédemment entamé un bref aperçu de la dette publique dans l’histoire et son « passé riche en défaut de paiement », regardons-la maintenant d’un point de vue plus quantitatif.

Chiffres et mécanismes

Sur une longue période, il apparaît que l’endettement public actuel est loin d’être inédit. Ce sont les guerres puis les crises qui sont les causes des augmentations brutales d’endettement. En voici quelques exemples (1) :

Plus récemment, se dessine une courbe en U des niveaux d’endettement publics depuis les années 1950 pour les pays les plus riches du monde :

« Des mouvements longs aussi spectaculaires renvoient à des dynamiques macroéconomiques profondes, en lien avec des compromis politiques et sociaux qui déterminent la politique économique et monétaire, ainsi que la forme et l’intensité de l’accumulation du capital. » (2)

Comme bien souvent en économie, le début des années 1980 est un tournant, la dette publique n’y échappe pas. C’est le moment où l’endettement public en pourcentage du PIB recommence à augmenter après 2-3 décennies de baisse.

Pourquoi cette remontée ? On peut dire que le changement brutal de la politique monétaire américaine en est la principale cause.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la politique monétaire aux États-Unis est très accommodante. Des taux directeurs (3) faibles, une croissance élevée (4%-5% par an) et une forte inflation (entre 5% et 10%, jusqu’à 14% en 1980) favorisent la forte baisse du ratio d’endettement (graphique 5).

En 1981, l’unique objectif du monétariste Paul Volcker nouvellement nommé à la tête de la FED devient la baisse de l’inflation et la stabilisation des prix. Les taux d’intérêts directeurs montent subitement de 11% à 20%. On est bien loin de l’époque actuelle où les taux directeurs sont plutôt de l’ordre de 0,75% pour les États-Unis et 0%-0,25% pour la zone euro.

Cette hausse des taux a naturellement fait augmenter la valeur des dettes publiques libellées en dollars, partout dans le monde. Cependant nous étions sauvés, il n’y avait plus d’inflation.

En France, cette politique de ralentissement de l’inflation avais pris la forme de la désinflation compétitive (4).

Le taux de croissance de l’économie française, très lié à la dépense publique (Graphique 10) n’a cessé de baisser depuis les années 1960. Dans le même temps, les taux de croissance de la dette publique étaient au dessus de 5% (au dessus des taux de croissance des économies développées). Une croissance de la dette plus rapide que la croissance de la production fait automatiquement augmenter le ratio d’endettement public. Et c’est ainsi que s’explique, en partie, cette courbe en U du graphique 7.

Cependant il faut aussi prendre en considération le taux d’intérêt.

On peut voir sur le graphique 13 les taux d’emprunts de français passer au dessus des taux de croissance notamment à cause de la politique du « franc fort » pour préparer l’entrée dans l’euro pour la France.

Un taux d’intérêt supérieur au taux de croissance de l’économie fait mécaniquement augmenter la dette publique au cours du temps.

Dure époque pour la dette publique qui ne fait que s’alourdir malgré elle ; c’est ce qu’on appelle « l’effet boule de neige ». On estime que cet effet (très fort dans les années 1990, inexistant aujourd’hui) est responsable pour moitié de la hausse de l’endettement public entre 1980 et 2008.

Sur 40 ans, on a donc subi une hausse des taux d’intérêts et un ralentissement de la croissance faisant marcher à plein l’effet boule de neige. Vous saupoudrez cela de multiples crises (1982, 1987, 1992, 1997, 2000, 2008, 2010) et d’une réduction de la croissance des recettes de l’État, et vous vous retrouvez aujourd’hui à un taux d’endettement qui devrait, selon toute vraisemblance, passer au dessus de 100% en 2018.

Les raisons fiscales à la hausse de l’endettement sont centrales. Depuis 30 ans, l’on observe une diminution de la progressivité de l’impôt et de l’assiette fiscale (par des niches notamment). On estime le manque à gagner fiscal à 488 milliards d’€ (5). Ajouté à cela, le scandale de l’évasion fiscale estimé, quant à lui, à 60-80 milliards d’€. Si ces sommes étaient récupérées, la France n’aurait plus de déficit.

Le manque à gagner fiscal de l’État français ajouté à l’effet boule de neige, explique les deux tiers du montant total de la dette publique actuelle.

Pour comprendre la hausse de l’endettement public, il faut donc s’intéresser aux recettes de l’État et non uniquement à ses dépenses comme le font trop souvent certains.

Pour finir, attardons-nous un instant sur notre belle dette française. Elle est d’un montant total de 2160,5 milliards d’€ soit 97,6% du PIB au troisième trimestre 2016 et est constituée à 80% par la dette de l’État (6).

Les titres de dette sont en moyenne d’une durée de 7 ans et 195 jours (7) ce qui veut dire que si l’on compare la dette d’une année (plus que 300 milliards d’€) par rapport au PIB annuel, notre endettement n’est plus que de 15%.

Autrement dit, la dette publique peut s’apprécier de manière complètement différente selon les calculs que l’on fait. C’est bien sûr avant tout, comme la plupart du temps en économie, une question de confiance (du latin con-fidere, « croire ensemble »). C’est pour cela que l’on parle plus de soutenabilité de la dette que des montants stricto sensu.

Ces titres de dette sont par ailleurs détenus en majorité par des « non-résidents » (environ 60,1%); le restant est détenu par divers organismes français.

Mais nous sommes principalement « possédés » par des pays européens (ainsi que le Japon) et non par des fonds de pensions américains, chinois ou qatari, comme on pourrait le craindre.

« Il existe depuis le milieu du XXe siècle et les grandes répudiations de dettes publiques de l’après-guerre (ou plutôt les grands ensevelissements dans l’inflation) beaucoup d’illusions dangereuses au sujet de ladette publique, et des possibilités de redistribution sociale qu’elle offre, qu’il me semble urgent de dissiper. » (8)


Notes :

(1) Tous les graphiques sont tirés du livre de Bruno Tinel mentionné ci-dessous.

(2) Bruno Tinel, Dette publique : sortir du catastrophisme, Raisons d’agir, 2016

(3) Taux d’intérêts pratiqués par les banques centrales auprès des banques commerciales. C’est un instrument de la politique monétaire censé orienter les volumes de crédits accordés à l’économie réelle.

(4) Politique de ralentissent de l’inflation visant à réduire l’écart d’inflation avec les principaux partenaires commerciaux pour améliorer la compétitivité de l’économie au niveau international.

(5) Que faire de la dette ? Un audit de la dette publique de la France www.audit-citoyen.org/2014/05/27/que-faire- de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france/

(6) La dette publique se découpe en fait en 4 parties : la dette de l’État (1 722,6 milliards d’€), la dette de la Sécurité sociale (228,5 milliards d’€), la dette des collectivités locales (192,9 milliards d’€) et la dette des administrations publiques centrales (16,5 milliards d’€).

(7) Chiffre au 31 décembre 2016, bulletin mensuel de l’Agence France Trésor.

(8) Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Seuil, 2013

Par Maxime Huillard, étudiant en L2 économie à l’université Paris 1 (twitter : @MaximeHUILLARD, LinkedIn : Maxime Huillard )

Une pensée sur “(2/3) La dette dans tous ses états : passés, présents et futurs de la dette publique

  • 8 mars 2017 à 10 h 16 min
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    Lorsque l’on parle de croissance de la dette publique, on doit s’intéresser à trois points incontournables:
    – L’évolution de la gestion publique et le déficit qui en découle;
    – La capacité pour une population d’accepter le niveau des prélèvements qui lui sont demandé
    – La dynamique économique propre au pays considéré tels que la croissance de la consommation, le niveau de l’inflation, le type d’investissements réalisés ou le manque de ceux-ci,…

    En bonne gestion, de nombreuses études ont montré que la dette dépassant 40% du PIB devient de plus en plus insupportable pour les populations et empêche les gouvernements de réagir puissamment aux grands aléas de l’économie. Nous sommes aujourd’hui loin de ce niveau, et le seul pays qui se donne les moyens de réactions aux aléas est l’Allemagne.

    Donc quelques graphiques comparés entre les différents pays majeurs de la planète pourraient enrichir ce « paper ».

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