(1) Métier éco : Professeur d’Economie à l’Université de Bordeaux, et chercheur associé à Toulouse School of Economics

Voici le premier témoignage de la toute nouvelle rubrique « Métier éco » ! Le but de cette nouvelle rubrique est de donner une idée du métier d’économiste / chercheur aux étudiants qui se posent des questions sur leur orientation. Cela permet aussi aux personnes non étudiantes qui parcourent ce blog de découvrir un peu plus cette profession ! Bonne lecture 🙂 


Interview de Cecile Aubert (page personnelle : cliquez ici)

1 / Quel métier exercez vous actuellement ? Avez-vous une spécialité ?

Je suis Professeur d’Economie à l’Université de Bordeaux, et chercheur associé à Toulouse School of Economics. Je suis microéconomiste, et mes champs de recherche portent principalement sur des applications de la Théorie des Contrats et de la Théorie de la Décision, à des contextes de réglementation et politique de concurrence, mais aussi d’environnement, de développement, santé, et psychologie et émotions. Ces thèmes sont très différents, mais je m’intéresse aux interactions entre les incitations offertes par un contexte (social, réglementaire,…) et les préférences des individus.

2/ Pouvez-vous nous décrire une de vos journées de travail ? 

Comme beaucoup d’enseignants-chercheurs, je n’ai pas de journée type, plutôt des « périodes type » !

Les périodes avec une charge d’enseignement sont rythmées par les cours, la préparation des cours (ajouter un dernier exemple, en modifier un autre, reprendre une notion qui n’est « pas bien passée »), les réunions à propos des cours, les entretiens plus ou moins formels avec les étudiants et les collègues, etc… La préparation des maquettes d’enseignement, par exemple, « mangent » énormément de temps (elles posent beaucoup de questions, comme les modalités d’examen, de deuxième session, les compensations entre ECTS, etc).

Dans un autre domaine, la « chasse aux financements« , l’élaboration de réponses à des appels d’offre, sont aussi des activités qui prennent beaucoup de temps et qu’on a trop tendance à oublier quand on pense à nos missions principales.

Les périodes sans enseignement nous permettent d’avancer un peu plus sur nos travaux de recherche, mais aussi de préparer plus en profondeur les cours de l’année suivante. Il s’agit de rechercher la meilleure structure pour un cours, le déroulement des notions, les exemples simples qui permettront de mieux assimiler, puis ensuite de « nourrir » tout cela avec des illustrations tirées de l’actualité. Et selon le niveau, des exemples de travaux de recherche récents. On aborde de façon très différente une même notion dans un cours de Licence 1 que dans un un cours de Master 2.

Quant au travail de recherche, il peut être beaucoup plus varié dans ses modalités que ce que l’on pense habituellement. Certaines parties se font seul devant un ordinateur, avec une recherche d’information, la sélection du cadre d’analyse formel adéquat, des procédures d’estimation les plus appropriées… D’autres nécessitent des calculs « papier – crayon », des discussions et des confrontations avec le point de vue de nos collègues, un travail de rédaction mathématique (écrire des preuves) et littéraire (trouver la bonne façon de présenter un problème, montrer à quelle question principale on répond, etc.). La rédaction va, elle aussi, conditionner les possibilités de publication. Selon le thème, un travail de programmation est nécessaire pour réaliser des estimations économétriques, par exemple. Selon les personnes, ce travail de recherche peut être extrêmement solitaire (c’est souvent le cas pour les doctorants) ou être un travail en équipe presque du début à la fin, avec beaucoup de relectures et d’échanges, éventuellement à distance par email, comme nous travaillons souvent avec des chercheurs d’universités étrangères.

En équipe, il est plus facile de continuer à travailler sur un projet après des échecs initiaux, mais aussi de réagir aux refus après une soumission d’article à un journal académique. Chaque article soumis à une revue académique passe par un processus de « referee », il est examiné par un éditeur, qui choisit deux ou trois rapporteurs, en charge de lire très attentivement l’article, avec mission principale de trouver tous les problèmes possibles ! (manque d’intérêt de la question pour les lecteurs du journal ? sujet déjà traité de façon satisfaisante dans un autre article ? manque de nouveauté ou d' »impact surprise » des résultats ? hypothèses inadaptées ou irréalistes ? et bien sûr éventuellement des erreurs pures et simples de calcul ou de structure). Le taux de rejet est très élevé (de l’ordre de 95 à 97% pour les revues généralistes les plus côtées, auxquelles pourtant ne sont envoyés que les meilleurs articles). Dans un contexte international, les revues reçoivent des soumissions du monde entier, et les critères d’acceptation sont très stricts pour les revues reconnues internationalement dans la discipline. C’est ce processus qui permet d’être confiant dans la qualité des recherches publiées dans les meilleures revues. Mais cela renforce l’aspect extrêmement concurrentiel de notre métier de chercheur.

Notre travail en tant que chercheur est aussi d’effectuer ce travail de rapporteur, qui est purement bénévole, bien qu’il prenne une part non négligeable de notre temps. Nous recevons des messages de rappel quand nous sommes en retard, et il est important d’essayer de ne pas l’être trop, car de l’autre côté, ce sont des auteurs, chercheurs comme nous, qui attendent avec anxiété le verdict.

La partie la plus agréable du métier est sans conteste la présentation de nos travaux à des conférences internationales, quand on peut vraiment discuter et confronter les idées, et découvrir ce que font les autres. Généralement, on a des milliers d’idées pendant une conférence, des tonnes d’enthousiasme… puis on rentre chez nous et la routine reprend. Quand on réussit à continuer sur la lancée d’une qu moins de ces idées, c’est déjà très bien !

Au final, les journées ne se ressemblent donc pas forcément beaucoup… Mais pour la plupart des chercheurs, il est difficile d’arrêter de penser aux problèmes à résoudre à heure fixe, ou le vendredi soir. Nous recevons en permanence des emails professionnels envoyés par nos collègues tard dans la nuit ou le week-end. Ne serait-ce que parce qu’ils sont généralement passionnés par ce qu’ils font !

3/ Qu’est ce qui vous plait dans ce que vous faites ? 

J’aime à la fois le contact avec les étudiants et la sensation de transmettre des savoirs importants, et la satisfaction intellectuelle apportée par la recherche.

La préparation d’un cours est un travail très important, tant au niveau du temps et de l’investissement que cela représente, qu’au niveau de l’impact que le cours peut avoir pour les étudiants. On se souvient toute sa vie, sans nécessairement en avoir conscience !D’un mécanisme économique qui nous a été bien expliqué par exemple … Les concepts et les mécanismes théoriques structurent notre façon de voir le monde. Et dans le cas de l’économie, les media nous confrontent chaque jour à des faits qui relèvent de l’analyse économique. Sans parler bien sûr de nos décisions quotidiennes ou de notre environnement de travail… On a donc une responsabilité importante. Et contrairement à ce que croient certains, il est impossible de simplement reprendre le cours d’un autre ou de « recopier » un manuel, il est indispensable d’avoir un minimum d’enthousiasme quand on fait cours, il faut donc que le contenu du cours provienne de notre sélection et de notre appropriation. On ne peut pas maintenir un minimum d’attention de la part de 30, 200 ou parfois 600 personnes pendant des durées longues sans un effort de persuasion qui a une traduction physique : on sort de cours épuisé ! Et vous savez très bien que les étudiants « zappent » très vite… surtout quand leur téléphone portable n’est pas loin.

Au jour le jour, le travail de recherche est souvent peu gratifiant : des pages et des pages de calcul, dont on ne retiendra parfois que très peu de choses : « Le résultat avec une fonction linéaire est trivial, sans intérêt ». Parfois cela donnera : « Impossible de supposer que la fonction f(.) est linéaire, car sinon il n’existe pas d’équilibre ». Dans ce cas, on va réorienter notre questionnement : qu’est-ce que cela veut dire qu’il n’existe pas d’équilibre quand f(.) est linéaire ? Quelle est la réalité représentée par la linéarité de la fonction ? Pourquoi cette réalité n’est-elle pas compatible avec un équilibre ? En pratique, est-il raisonnable de penser que la fonction n’est pas linéaire ? Etc… Même si cela paraît un peu abstrait (et même peut-être ridicule ?), la modélisation est une façon de structurer notre pensée et surtout de mettre en lumière le rôle de nos hypothèses implicites. La linéarité, la concavité, le signe de dérivées croisées, par exemple, représentent des éléments concrets (par exemple, l’aversion ou la neutralité à l’égard du risque, une structure de coûts, des substituabilités…). Un bon modèle est un modèle simple qui permet, avec des hypothèses raisonnables, d’obtenir des intuitions fortes sur un phénomène, une compréhension plus profonde que ce que le raisonnement classique donnerait.

4/ Quel a été votre parcours scolaire / professionnel ?

J’ai effectué mes études à l’Université de Toulouse, et j’y suis restée pour un doctorat, c’était l’endroit rêvé pour moi pour travailler sur les incitations et la théorie des contrats : un environnement de travail idéal avec les meilleurs chercheurs au monde dans la discipline, passionnés et enthousiastes, des séminaires passionnants presque tous les jours, et un groupe assez important d’autres doctorants.

Avant d’avoir soutenu mon doctorat, j’ai eu la possibilité de passer un an à l’Université de Californie à Berkeley (USA), comme chercheur assistant et lecturer, avec de nouveau un environnement exceptionnel, dans un domaine un peu différent. J’ai beaucoup appris, j’ai travaillé avec d’autres chercheurs passionnés par leur domaine, j’ai eu le plaisir d’enseigner à des étudiants brillants, et il est toujours très intéressant de voir à quel point la norme diffère d’un pays à un autre, et même d’une institution à une autre.

J’ai ensuite obtenu un poste de « lecturer » (maître de conférence) à l’Université de Cambrige (UK). Un grand choc culturel ! et mon accent « californien » (avec beaucoup de « ) ne convenait plus trop. Plus question non plus d’appeler tout le monde par son prénom… A Cambridge l’enseignement aux « undergraduate » (niveau licence) a une place prépondérante par rapport aux autres Universités.

Après deux ans en Angleterre, j’ai obtenu un poste de Maître de Conférences à l’Université Paris Dauphine, puis j’ai passé le concours d’agrégation de l’enseignement supérieur, qui m’a permis d’obtenir mon poste actuel de Professeur à l’Université de Bordeaux.

5/ Avez-vous des conseils pour les étudiants qui voudraient exercer le même métier que vous plus tard ?

Évidemment, il est conseillé d’avoir de bonnes notes à ses examens… et de se perfectionner en anglais, comme tous les articles de recherche, ou presque, sont rédigés dans cette langue. Mais l’essentiel n’est pas là :

Il faut être passionné ! Rédiger une thèse est un travail si difficile, si solitaire malgré les efforts des enseignants et des chercheurs des écoles doctorales, qui nécessite une remise en question permanente et une confrontation à l’échec (on ne trouve pas… on trouve, on s’enthousiasme puis on découvre que quelqu’un d’autre a déjà fait la même chose… on trouve, on s’enthousiasme et notre directeur trouve que ça n’a pas grand intérêt, etc…)… Il ne faut y aller que si on aime assez ce travail. Cela ne signifie pas nécessairement qu’on soit confiant dans ses propres capacités à réussir… (les étudiants les plus brillants sont souvent aussi très critiques envers eux-mêmes !) mais en tout cas qu’on a conscience d’être fait pour ce type de travail intellectuel.

Je conseille très vivement à tout étudiant songeant à se lancer dans la recherche d’effectuer un stage dans un laboratoire de son Université, c’est une excellente manière de voir comment ça fonctionne !

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