Lost in Education : le blues des surdiplômés au travail

Une fois installés dans de grandes entreprises, de nombreux jeunes diplômés des grandes écoles sont déçus de leur travail quotidien. Certains vont jusqu’à se reconvertir, par exemple dans l’entrepreneuriat, comme Le Monde s’en fait l’écho. Ils ont le sentiment qu’ils pourraient apporter quelque chose de plus ailleurs. Ou, à l’inverse, un sentiment de tromperie de la part du système éducatif : tout ça pour ça ? Comment une telle insatisfaction peut se produire pour ces jeunes gens réputés les mieux lotis du système productif ? Quelques détours par l’économie, la sociologie et la théorie des organisations peuvent éclairer le sujet.

Il y a un écart grandissant entre le niveau de culture générale de la population, tiré vers le haut par la course aux diplômes, et la demande en qualification des entreprises.

Cette dernière ne suit pas faute notamment de réorganisation du travail.

L’inflation scolaire ou la quadrature du cercle pour l’école

La conception que l’on a de l’école et de l’éducation n’est jamais neutre. Dans une vision utilitaire, actuellement dominante, l’école doit servir à quelque chose et de manière réductrice, elle s’est trouvée comme finalité notre marché du travail structuré principalement par les entreprises. Les institutions scolaires ont donc la double exigence d’enseigner un savoir comme une fin en soi et de permettre de trouver un emploi.

Les parents ne s’y trompent pas : la compétition dans l’éducation est de plus en plus rude, à tous les niveaux. Elle amplifie les inégalités de naissance. La société y a gagné quelque chose d’inestimable : la population est plus éduquée qu’elle ne l’a jamais été. Mais cette « inflation scolaire », selon la sociologue Marie Duru-Bellat, n’a pas été suivie par une massification de la qualification des postes disponibles. D’où des frustrations y compris chez ceux qui ont un emploi, obligés d’accepter des postes pour lesquels ils sont surqualifiés. Il est de plus en plus important d’avoir un diplôme, mais celui-ci n’est plus suffisant pour éviter le chômage.

Les causes de ce phénomène tiennent à la fois du niveau macro et du micro. Après la seconde guerre mondiale, les pays européens devaient être reconstruits, engendrant un fort besoin de qualifications. Le mouvement de massification de la culture et de l’éducation s’est enclenché, sans décélérer depuis.

Le management des entreprises reste fondé sur la division des tâches

L’économie s’est tertiarisée, et dans l’industrie les ouvriers ont été remplacés par des machines (bien plus que par des travailleurs pauvres d’autres pays). Mais le management des entreprises n’a pas fondamentalement évolué depuis le début du XXème siècle et la mise en application de l’organisation scientifique du travail. De nouveaux modèles se sont diffusés, du toyotisme à, plus récemment, l’entreprise libérée. Toutefois, à mesure que les organisations se sont complexifiées, la division du travail n’a cessé d’opérer, et elle est restée partout le principe cardinal indépassable. Les dirigeants, de plus en plus lointains, ne voient plus directement le travail des employés, mais seulement indirectement par leurs tableaux de bord et autres outils de gestion comme l’exposent l’économiste Pierre-Yves Gomez dans Le Travail Invisible (2014) ou encore le sociologue des organisations François Dupuy dans Lost in Management (2011). Lorsque le travail est réduit à un output chiffré, les marges de reconnaissance se voient restreintes tandis que le management par le chiffre tend à accroître la pression sur les employés. Les conditions pour le phénomène largement commenté du burn-out sont réunies.

Mais, le décalage de qualification grandissant, une variante de cette pathologie est apparue : le bore-out, ou la dépression par ennui profond au travail.

En effet, la division taylorienne et fordiste des tâches implique que le travail de chaque travailleur soit le plus simple possible. Le seul travail de réflexion est celui du manager, qui pense une fois pour toutes son organisation (scientifique) avant de l’appliquer comme l’avait brillamment analysé, déjà en 1937 la philosophe Simone Weil lors de son séjour en usine exposé dans La Condition Ouvrière. La nouveauté aujourd’hui est que même le manager s’ennuie.

Pour les diplômés, un piège imparable

André Spicer et Mats Alvesson, chercheurs en théorie des organisations en concluent le « paradoxe de la stupidité » : les organisations embauchent les jeunes les plus brillants mais les incitent à ne pas utiliser leur intelligence. Ces chercheurs fournissent ainsi une explication micro au phénomène macro observé par l’anthropologue David Graeber selon lequel la tertiarisation de l’économie a conduit au développement des « bullshit jobs », métiers abrutissants dont l’utilité pour la société est discutable. La nouveauté dans la provocation de Graeber est de pointer du doigt le caractère abrutissant de métiers qui sont pourtant réputés prestigieux, à responsabilité, et à fort niveau de qualification, comme celui de manager.

Et si les diplômes ne valaient rien ?

Et si finalement cette demande de qualification n’était qu’un leurre ? Le lien entre nécessité de compétences réelles et postes dits qualifiés serait-il rompu ? Et si les diplômes ne valaient rien ?

Revenons à une question simple. Pourquoi faire des études ?

D’après la théorie du « capital humain » de l’économiste Gary Becker, investir dans les études permet d’accroître ses compétences et donc sa productivité, ce qui justifiera un meilleur prix sur le marché du travail. Pas si évident selon un autre économiste, Michael Spence. Selon lui, le diplôme est avant tout un « signal ». Soumis à une asymétrie d’information, les employeurs ne savent pas si un jeune diplômé est aussi compétent qu’il l’affirme. Incertains, ils délèguent alors le mécanisme de sélection aux écoles et universités. Le diplôme témoigne moins d’une acquisition de compétences réelles pendant la formation qu’une sélection rigoureuse des étudiants a priori brillants « qui sont et seront les plus productifs ». Ce serait donc bien la pré-sélection des étudiants qui enverrait un signal d’information aux employeurs qui voient alors diminuer leur incertitude sur la qualité des jeunes recrues. Faire une licence d’Histoire à Cambridge peut ainsi tout à fait ouvrir les portes des prestigieuses banques d’affaires londoniennes.

Finalement, Séverine Chauvel dans son ouvrage Course aux diplômes : qui sont les perdants ? (2016) réfute à son tour la théorie du signal. « La notion d’inflation appliquée aux diplômes occulte plusieurs phénomènes. Tout d’abord, elle repose sur la croyance selon laquelle la valeur est liée à la rareté. L’idée que la sélection des étudiants aurait pour effet d’augmenter la ‘valeur’ du diplôme est largement partagée. Or, comme l’expliquent Romuald Bodin et Sophie Orange, la sélection des candidats à l’entrée des formations n’entretient pas de lien de causalité avec les taux d’insertion dans l’emploi (2013). Ceux-ci relèvent […] davantage du marché du travail que de l’organisation du système d’éducation et de formation. »

Pour sortir du carcan, deux leviers

Que faire alors pour que les jeunes (sur)diplômés puissent satisfaire leurs attentes, consistant à appliquer leurs compétences de réflexion, d’abstraction, d’organisation, de culture générale ?

La sociologue du travail Dominique Méda, dans son ouvrage de référence Le travail une valeur en voie de disparition (1995) nous met en garde d’espérer toute amélioration automatique. La thèse de l’avènement d’une société post-industrielle (comprendre digitale) d’emplois épanouissants était déjà en vogue il y a 20 ans, mais elle ne s’est pas réalisée. En reprenant le changement de sens historique du mot travail, elle conclue qu’il ne pourra jamais être libéré tant que la société sera fondée sur le principe de l’augmentation continue de la production, donc de l’efficacité et de la division des tâches. « Ce que nous appelons travail depuis le XVIIIème siècle [est] d’abord un facteur de production régi par des règles économiques […] précises, et visant à une fin déterminée ». L’expression de soi nécessite de réaliser une œuvre, dont l’individu est le seul à définir la fin et les moyens. Le travail ne peut donc être épanouissant que « par accident » ; y compris celui d’un entrepreneur, soumis à des contraintes économiques données.

Une première solution serait de réduire l’effet ciseau en diminuant la demande de qualification, mécanisme le plus souvent mis en avant dans le débat public (« arrêtons de demander un bac+5 pour un poste de caissier »), ou augmenter le besoin réel de qualification, autrement dit, optimiser les ressources humaines en langage de bon gestionnaire. Ce dernier point est plus complexe. Comment en effet encourager les organisations à proposer un travail pouvant absorber et se nourrir des compétences réelles des jeunes diplômés sans verser dans les abus d’un productivisme destructeur ? N’est-ce pas justement le piège dans lequel sont tombées les méthodes du management moderne telles que le toyotisme ?

Le second levier serait de repenser le rôle de l’éducation. Finalement, un point commun entre la théorie du capital humain de Becker et la théorie du signal de Spence est d’envisager l’éducation comme un investissement pour l’un, un signal pour l’autre, mais toujours d’un point de vue utilitaire.

L’éducation serait seulement un moyen de mieux répondre aux exigences du marché du travail. Or, l’éducation est aussi fondamentalement une fin en soi.

En France, l’Université enseigne le savoir pour le savoir tandis que les Grandes Ecoles ont pour objectif premier l’insertion professionnelle de ses étudiants. Les deux modèles s’articulent de plus en plus, en favorisant les passerelles entre cursus (doubles diplômes) mais aussi en réformant les cursus de l’intérieur (enseignements « libéraux » en école, cursus professionnels à l’université). A présent, les entreprises doivent elles aussi prendre conscience des nouvelles attentes de cette génération curieuse, ouverte et soucieuse d’œuvrer pour un travail qui a du sens.

 Les auteurs :                                                 

Guillaume Pelloquin est étudiant à emlyon business school et à Centrale Lyon (Page twitter)

Arnaud Cudennec est diplômé emlyon business school et doctorant à HEC Paris (Page twitter)

Une pensée sur “Lost in Education : le blues des surdiplômés au travail

  • 9 janvier 2017 à 16 h 07 min
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    Merci aux deux auteurs, c’est un article réconfortant.

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