(ITW) Jean-Marc Daniel : "Certains résultats économiques, parce qu’ils heurtent le bon sens ou parce qu’ils heurtent des positions idéologiques, ont du mal à s’imposer"

« Vous venez de publier un ouvrage intitulé « Trois controverses de la pensée économique » aux éditions Odile Jacob, dans ce livre, vous abordez 3 controverses : le travail, la dette et le capital…pourquoi avoir choisi ces 3 controverses ? 

Pour deux raisons : d’abord ces controverses portent sur des sujets majeurs de l’économie, voire même sur ceux qui devraient demeurer le centre de réflexion de tous les économistes. En effet, dans la première, je reviens sur l’angoisse ancienne qui associe le progrès technique à la disparition des emplois et au chômage ; dans la deuxième, je regarde comment dans le passé économistes et dirigeants se sont demandé s’ils pouvaient lisser les problèmes dans le temps en usant/abusant de la politique économique ; dans la troisième, je reviens sur une interrogation là aussi très ancienne concernant la valeur du capital, la valeur des objets qui servent à produire.

Ensuite, comme ces controverses sont fondamentales, elles ont suscité beaucoup de prises de position, d’analyse, de réflexion. Je ne peux pas toutes les citer et je me concentre sur quelques moments forts dans les débats, mais je pense qu’en s’y reportant, on apprend beaucoup sur le fond de l’économie mais aussi sur la forme, c’est-à-dire sur la méthode.

Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces controverses ? 

Le premier enseignement qu’à titre personnel j’en tire est qu’aujourd’hui, beaucoup de commentateurs mais aussi de chercheurs se sont coupés des travaux anciens et de leurs apports. Je pense que dans les travaux des économistes académiques comme dans les interventions davantage tournées vers le grand public, le recul et les références historiques manquent. Même quand les travaux s’appuient sur des «  revues de littérature » fournies, l’effacement de l’enseignement de l’histoire ainsi que de celui de la culture classique –alors qu’il convient de se souvenir que Keynes a été reçu au concours du Trésor britannique grâce à sa note en latin…-les réduisent à des accumulations de textes récents, assez souvent redondants et conduisant à considérer comme des découvertes des idées anciennes.

Le second est que certains résultats économiques, parce qu’ils heurtent le bon sens ou parce qu’ils heurtent des positions idéologiques, ont du mal à s’imposer. Typiquement, de Vespasien aux discours actuels sur la disparition du travail, le refus du progrès technique et les crispations que je qualifie de luddites continuent à avoir un réel écho dans la population, écho relayé en partie par le monde intellectuel. Et ce alors qu’il est malgré tout assez évident que le progrès technique et la multiplication des machines nous donnent une vie plus agréable que sous l’Empire romain ou au XIXe siècle

 On entend souvent dire que les économistes n’avaient pas vu arriver la crise de 2008 … ont-ils maintenant tiré des leçons du passé ? 

Pour répondre à cette question, il faudrait définir ce que l’on entend par « la crise de 2008 ». Depuis le premier choc pétrolier, le discours dominant se construit autour du mot « crise ». Il y a eu une récession fin 2008/début 2009 mais elle avait été annoncée dans la mesure où les économistes fondent leur raisonnement sur l’existence de cycles. En Europe, 2009 est une réplique aggravée de 2001 et de 1993. On peut contester cette logique du cycle mais tout l’appareil théorique actuel tourne autour de la définition de mesures « contra-cycliques » à prendre et d’erreurs « pro-cycliques » à éviter.

L’enjeu pour les économistes n’est donc pas 2008 mais une réflexion sur l’affaiblissement de la croissance potentielle que l’on constate depuis une vingtaine d’années notamment aux Etats-Unis. Il y a une incohérence à parler de stagnation séculaire et simultanément à s’émerveiller de la multiplication des nouvelles technologies. Il faut trouver le moyen de dépasser cette incohérence.

Pensez-vous que le débat entre les économistes est important ? Mène-t-il selon vous à un progrès de la pensée économique ? 

Le débat est important comme dans toutes les sciences mais il n’est fructueux qu’à la condition expresse que les participants soient de bonne foi. C’est-à-dire qu’ils cherchent à comprendre ce qui se passe et non pas à démontrer que ce qui se passe confirme une vision politique a priori.

Un renouvellement de la pensée économique est-il nécessaire selon-vous ?

J’insiste là-dessus mais je crois que la priorité de la recherche économique est de lever  le paradoxe de l’affirmation récurrente d’une stagnation séculaire accompagnée d’une montée en puissance des nouvelles technologies. Je pense qu’une des difficultés auxquelles nous nous heurtons est que les nouvelles technologies multiplient les intervenants et donc la concurrence, tandis que les « 30 glorieuses », qui nous servent encore de modèle, étaient caractérisées par une économie de monopoles régulés par l’Etat.

Nous allons vers une économie de concurrence où le marché sera de plus en plus présent. Il faut en construire la théorie, en ayant conscience que, quand il faudra mobiliser les grands anciens, maîtriser les idées et les concepts de Walras sera plus fécond qu’essayer d’adapter le keynésianisme. »

 

 

 

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