Présentation – La prospérité du vice – D. Cohen

La prospérité du Vice, Introduction (inquiète) à l’économie, de Daniel Cohen (2009). 6,90€ chez l’édition Le Livre de Poche

 

Bonjour à tous !

Aujourd’hui, je vais vous parler du livre La prospérité du Vice, Introduction (inquiète) à l’économie, de Daniel Cohen. Dans cet ouvrage de 2009, l’auteur dresse l’histoire du capitalisme, du néolithique à aujourd’hui, en passant par la révolution industrielle et les 30 Glorieuses. Il s’agit donc d’un panorama chronologique riche, mais pas uniquement : c’est également un essai critique où la vision pragmatique (et sinon pessimiste, au moins réaliste) de D. Cohen est criante. En effet, l’auteur entend avant tout montrer comment l’Occident en est arrivé à ce point de non-retour, englué dans une crise autant économique qu’écologique.

Je vais maintenant vous livrer un petit CR de ce véritable must-have des prépas ECS/ECE, vous en donner quelques extraits et mes impressions globales.

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Si j’ai choisi cette photo, c’est parce qu’il s’agit de l’édition de poche qui débute par une préface inédite. Dans celle-ci, l’auteur précise à la fois l’objet et le titre de son essai.

 

« Sans être un dossier à charge, l’histoire que je propose vise à rappeler la part de malheur qui a accompagné la richesse occidentale, et la mesure dans laquelle les vices européens (notamment les rivalités et les guerres) ont joué un rôle causal dans la prospérité de l’Europe tout autant que dans la fin apocalyptique en 1945. » (page 13)

 

Le Professeur à l’ENS et vice-président de l’Ecole d’économie de Paris ne réduit pas son ouvrage à une unique dimension économique, comme le prouve les dernières lignes de sa préface :

« Leur incapacité [celle des sociétés industrielles] à se satisfaire des richesses déjà accumulées, aussi élevées soient-elles, renverse, mais d’une manière qui reste tout aussi inquiétante, la question pascalienne : l’homme parviendra-t-il à maîtriser l’infinité de son désir face à la finitude du monde ? » (page 14)

 

Avant d’entrer dans le vif de son sujet, l’auteur propose une introduction rapide, où les traits importants de ce qui va suivre sont livrés.

 

« Contrairement à ce qu’en disent les tenants du « choc des civilisations », le principal risque du XXIème siècle tient moins à la confrontation des cultures ou des religions qu’à celui d’une répétition, au niveau planétaire, de l’histoire de l’Occident lui-même. » (page 15)

 

« Saisir la manière dont l’économie façonne l’histoire humaine, comprendre comment celle-ci transforme à son tour les lois réputées inflexibles de l’économie : tel est le but du voyage, dans le passé et le futur, que ce livre propose d’entreprendre, installé sur les épaules de quelques géants de la pensée économique. » (page 26)

 

Cette phrase conclut l’introduction de l’auteur. Le cœur de l’ouvrage est lui composé de trois parties.

 

 

La première est intitulée « Pourquoi l’Occident ? » et est constituée de cinq sous-parties.

Durant 73 pages, D. Cohen s’attache à montrer les naissances de l’économie et du monde moderne. Très historique, le début du livre mêle donc anthropologie, histoire du monde gréco-romain et premiers échanges commerciaux.

Ensuite, l’auteur insiste sur les innovations entre les XIIeme et XVIIIeme siècles qui ont permis à l’Europe de dominer le monde. Malgré les crises alimentaires (sous-partie 3) qui vont donner raison à Malthus, la révolution industrielle (sous-partie 4) va « libérer Prométhée » et rendre la « croissance perpétuelle » (fin de la première partie).

Cette dernière sous-partie intéressera particulièrement les plus férus d’économie d’entre vous, puisque Smith, Marx, Ricardo, Schumpeter et Solow y sont plus qu’évoqués.

 

La deuxième partie « Prospérité et Dépression » dresse un tableau assez global (72 pages) de la période 1914-1989. Elle est constituée comme la première de cinq sous-parties.

Pointant les conséquences économiques de la guerre, puis de la paix, l’auteur parle ensuite de la crise de 1929 et de l’avènement de Keynes sur la scène politico-économique. N’oubliant pas de citer que sa Théorie Générale a contribué, en partie, à une période dorée pour l’économie (les fameuses « Trente Glorieuses »), D. Cohen envisage ensuite « la fin des solidarités ». Cette quatrième sous-partie insiste sur le dilemme des générations (entre volonté d’accroître sa richesse d’un côté, et celle de préserver la Terre de l’autre) et la quête impossible du bonheur (en faisant référence au paradoxe d’Easterlin –voir par ailleurs).

 

daniel cohen

 

La troisième partie « A l’heure de la mondialisation » (108 pages), avec là encore cinq sous-parties, propose une grille de lecture plutôt pessimiste de l’économie moderne.

Soulignant l’émergence de nombreux pays, et notamment celle de l’Inde et de la Chine, l’auteur voit dans cette évolution la fin possible de l’Occident tel que nous le concevons actuellement, c’est-à-dire un Occident si puissant qu’il n’avait eu jusqu’alors qu’à très peu, trop peu, se soucier du Monde.

Enfin, il achève son ouvrage avec l’exposé du krach écologique, avant de se tourner vers l’autre, autant dévastateur si ce n’est plus, mais financier celui-ci. Une dernière sous-partie, consacrée au nouveau capitalisme, « immatériel », précède une conclusion acerbe.

 

 Dans celle-ci, l’auteur s’attache en effet à montrer que la civilisation actuelle, qui a oublié les erreurs du passé et n’a jamais voulu se remettre en question, n’est peut-être plus très proche de s’éteindre. Notant les nouveaux dangers planétaires (terrorisme, rivalités ethnico-religieuses) avec une grande et malheureuse pertinence, D. Cohen achève son voyage de la seule manière possible après un tel sous-titre et tant d’explications historiques : inquiète…


 

Mes impressions :

Un vrai Daniel Cohen, avec un ton vulgarisateur et pédagogue assumé

 

  • Un véritable must-have pour tout étudiant qui souhaite avoir des repères aussi bien historiques qu’économiques
  • Une faculté à expliquer des faits et des théories complexes avec une grande pédagogie
  • Une thèse claire et démontrée à l’aide d’arguments plus que solides
  • Un sens de l’humour non négligeable et non négligé

 

 

Mais aussi…

 

  • Une première partie historique moins riche que la dernière qui traite de l’économie moderne
  • Des passages sur la dette qui restent parfois évasifs, alors que (parce que ?) l’auteur en est un spécialiste reconnu
  • Une vision pessimiste/réaliste qui pourrait en dérouter certains

 


 

« Citations… » :

 

«La consommation est devenue comme une drogue, une addiction : le plaisir qu’elle procure est éphémère

 

«Les sociétés modernes sont avides de croissance, davantage que de richesse. Mieux vaut vivre dans un pays pauvre qui s’enrichit (vite) que dans un pays (déjà) riche et qui stagne. Les Français ont follement apprécié les trente glorieuses, car tout était neuf. Mais au bout du compte, la page reste toujours blanche du bonheur à conquérir.»

 

«L’Occident n’a jamais compris en temps réel la croissance économique, la crise des années 30, les Trente Glorieuses… Très souvent, comme ce fut le cas avec la loi de Malthus, il ne saisit les lois qui le guident que lorsqu’elles deviennent mortes. L’Occident agit d’abord et comprend ensuite.»


 

Pour en savoir plus sur Daniel Cohen et ses ouvrages :

 

 

  • L’ouvrage qui l’a rendu célèbre auprès du grand public : Homo oeconomicus, prophète (égaré) des temps modernes, chez Le Livre de Poche. Prix du Livre d’économie en 2012

 

  • L’ouvrage qui a suivi : Le monde est clos et le désir infini, chez Albin Michel

 


 

Encadré sur le paradoxe d’Easterlin :

 

Commençons par une citation de D. Cohen issue de La Prospérité du Vice afin de comprendre ce paradoxe célèbre :

« Les Français sont incomparablement plus riches en 1975 qu’en 1945, mais ils ne sont pas plus heureux. Pourquoi tant de regrets ? La réponse est simple. Le bonheur des modernes n’est pas proportionné au niveau de richesse atteint. Il dépend de son accroissement, quel que soit le point de départ. »

Cette phrase illustre bien le paradoxe dont parle souvent D.Cohen dans son ouvrage, et qui est lié à la question classique « l’argent fait-il le bonheur ? »

Bien que de nombreux économistes s’attachent à résoudre ce problème encore aujourd’hui, comme l’ont prouvé Angus Deaton (« Prix Nobel » 2015) et Daniel Kahneman (« Prix Nobel » 2002) avec leur papier de 2010 : « High income improves evaluation of life but not emotional well-being« , la question n’est pas si facile qu’elle ne le semble.

En 1974, déjà, l’économiste Richard Easterlin avait montré l’absence de relation entre la croissance économique (mesurée par celle du PIB par habitant, corrigée de l’inflation) et le bonheur. Néanmoins, un ménage plus riche aura cependant plus de chances de s’estimer plus « heureux »… La question n’est donc pas prête d’être résolue, d’autant plus que la réponse varie, entre autres, en fonction du développement du pays concerné.

 

Paul Mathieu 

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