CR : Conférence sur l’égalité avec T. Piketty & D. Cohen

Le 11 avril s’est tenue une conférence à la maison de la mutualité, une conférence sur le thème de l’égalité, avec comme prestigieux invités Thomas Piketty et Daniel Cohen. Cette conférence était organisée par la fondation Jean-Jaurès.

 

Dans ce compte rendu, j’ai, dans un premier temps, tenté de restituer les principaux éléments évoqués par Thomas Piketty.  Dans un second temps, je  synthétise ce qui a été dit pendant l’échange entre D. Cohen et T. Piketty.

 

Thomas Piketty commence cette conférence en effectuant un constat. Il y a dans notre société le sentiment que les inégalités sont trop importantes et qu’elles progressent. Beaucoup de défis se posent alors face à l’égalité en France.

 

Piketty time

 

Selon lui, la France entretient une relation complexe avec l’égalité. Il faut faire quelques rappels historiques afin de comprendre la complexité de cette relation. La France est un des derniers pays à avoir introduit l’impôt sur le revenu. D’ailleurs, celui ci n’a pas été mis en place dans un souci d’égalité (par exemple pour financer la construction d’écoles), mais plutôt pour financer la guerre. L’idée qui prédominait était : comme les français ont fait la révolution, cela était suffisant, il n’y avait plus de riches.

 

Donc, dire que la France a toujours été un modèle d’égalité est d’une extraordinaire hypocrisie. Pour illustrer encore une fois ce propos, T. Piketty explique qu’à la veille de la première guerre mondiale, la France était très inégalitaire. Finalement, les réformes seront imposées aux élites qui n’étaient pas d’accord au départ. Il faut se méfier d’une certaine autosatisfaction française.

 

Thomas Piketty montre que les inégalités ont évolué depuis la deuxième guerre mondiale. Les inégalités se sont fortement réduites au sortir de la 2ème GM grâce au développement de l’éducation et à la création de la sécurité sociale. Cependant, la situation a commencé à se dégrader à partir des années 70/80. Ces années correspondent à une « nouvelle phase de foi dans l’autorégulation des marchés financiers » qui a mené à un mouvement de ré-augmentation des inégalités.

 

Aussi, le modèle social européen est fragile : il y a une très forte concurrence fiscale en Europe; il faut se méfier de ces « forces structurelles ».

 

T. Piketty a souhaité diviser ses explications en 2 points. 

 

  • Au niveau européen
  • Au niveau français

 

En Europe

 

En Europe, la question du chômage est une question centrale puisque le niveau de chômage ( et notamment du sud) a atteint des niveaux très hauts.

En Europe, on a transformé une crise Américaine (financière) en une crise européenne des dettes publiques à cause de nos mauvaises décisions collectives. En 2011/2012/2013 on retombe en récession alors que les Etats-Unis poursuivent leur reprise. Mais pourquoi a -t-on créé cette nouvelle récession à partir de 2011 ? C’est la tentative de réduire le déficit beaucoup trop rapidement, en particulier avec une hausse des impôts beaucoup trop forte en France, qui a cassé la croissance. C’est une erreur de politique macroéconomique.

 

Selon T. Piketty, il est encore nécessaire d’effectuer un détour historique. Un endettement public tel que celui des pays européens peut prendre des dizaines d’années à se réduire (surtout avec un taux d’inflation à 0 %). Cependant, il y a déjà eu des crises de la dette publique (avec plus de 200% du PIB).

 

Le premier argument important qu’il faut retenir est que l’on s’en sort toujours. Soit avec une méthode lente, comme par exemple : lorsque que le Royaume Uni a décidé de ne pas restructurer sa dette et de la rembourser par des excédents budgétaires. Soit avec une méthode rapide,  avec l’inflation ( mais attention car les conséquences peuvent parfois être très importantes) ou,  en restructurant les dettes (ce qui a notamment été utilisé par l’Allemagne).

 

En réalité, il y a un problème d’amnésie historique, il ne faut pas paniquer. Ce qui compte c’est l’avenir ! L’Europe a besoin, selon T. Piketty, d’une restructuration des dettes publiques. On s’y oriente doucement, mais vraiment très (trop) doucement.

 

Aussi, il pointe le fait qu’il y a un manque de confiance en Europe. Il faudrait une profonde refonte des institutions politiques de la zone. On a besoin d’une rupture institutionnelle claire en s’appuyant sur la chambre parlementaire de la ZE.

 

En  France

 

La France porte la responsabilité de ne pas avoir proposé un projet de ce genre ( évoqué dans la dernière phrase). On aurait réussi à trouver un compromis avec l’Allemagne. Le pire n’est pas de ne pas trouver de solution, le pire est de ne pas en proposer.

 

Il y a certains problèmes en France :

 

  • Notre modèle de protection social pourrait être plus inclusif et universel.
  • Se pose aussi la question du financement de ce dernier.
  • L’éducation.

 

Pour ce qui est du premier point, T. Piketty explique que la gauche voit les propositions et réformes comme des attaques alors que beaucoup de réformes peuvent être porteuses de progrès social.

 

En ce qui concerne le second point, le financement du système de protection sociale : celui-ci repose trop lourdement sur la masse salariale du secteur privé.

 

Enfin, T. Piketty explique que les inégalités d’accès à l’éducation en fonction de l’origine parentale sont énormes. Les inégalités d’accès sont sans doute moins fortes qu’aux EU mais il y a de nombreuses barrières culturelles en France.

Mais grâce aux NTIC, on peut développer des outils qui permettent d’aller au delà des effets d’agglomération et des effets d’inégalité. T. Piketty prend l’exemple d’APB, qui pourrait être un progrès. Malheureusement, en France, on ne sait toujours pas comment fonctionne ce site et le gouvernement continue à ne pas donner d’informations.

 

Mais, il ne faut pas voir cette question des inégalités comme caractérisant seulement la France, aucun pays n’a su relever le défi de l’égalité réelle. On pourrait faire beaucoup mieux à ce sujet.

 

D’ailleurs, il faudrait que les citoyens se ré- approprient le débat. Il ne faut pas se laisser impressionner par une technicité apparente.

 

La principale leçon retenue par T. Piketty suite à ses travaux historiques et qu’il existe toujours une alternative pour sortir de l’impasse.

 

-Daniel Cohen donne son avis-

 

Tout d’abord, D. Cohen remercie T. Piketty pour son livre car celui-ci a permis aux citoyens de s’approprier le débat sur les inégalités et de ne pas le laisser seulement aux politiques. Le travail de T. Piketty n’est pas simplement la collecte de données, mais un renouvellement de la façon dont les économistes s’éloignent des modèles.

 

Selon D. Cohen, la France a un véritable problème avec la question de l’autorité, le débat sur les inégalités ne porte pas ses fruits en France car on lui préfère un discours de lutte des classes.

 

daniel cohen time

 

Aussi, il revient sur la crise de 2007/2008. A ce moment là, nous nous trouvons dans une situation paradoxale. Quand la crise des subprimes a éclaté, tous les économistes avaient en tête la crise de 1929 et n’avaient pas envie de faire les mêmes erreurs.  A l’époque, la FED a fait une erreur d’appréciation, elle n’était pas venue au secours des grandes banques et les a laissé couler et faire faillite. Il y a eu aussi la mise en place de politiques monétaires aveugles à la crise financière et la mise en place de politiques budgétaires aggravant la crise.

 

En ce qui concerne la dette, D. Cohen veut se montrer plus prudent que T. Piketty ne l’a été, en disant que financer la dette est bien trop lourd et qu’il faut encore la restructurer.

 

Selon lui, il faut arrêter de penser que la dette est un problème. C’est le taux d’intérêt qui accompagne son remboursement qui peut être un problème. L’erreur c’est justement de dire que la dette empêche de faire des choses.

 

-Réaction de Thomas Piketty-

 

Il considère qu’il faut accepter les erreurs du passé et regarder les choses en face, ce qui compte c’est de prendre des mesures pour la suite. Il faudrait fixer une discipline commune sur les déficits, cependant il faut le faire de façon démocratique.

 

Sur la restructuration de la dette, T. Piketty explique qu’il ne s’agit pas d’annuler toutes les dettes. En effet, si on le fait seulement pour la Grèce, la question de l’équité se posera (ex: le Portugal risque de ne pas accepter). Sur les taux d’intérêt : ils pourraient être non-importants si ils étaient nuls dans tous les pays, or, ils sont de 3% ou 4% parfois.

 

Sur l’instance  démocratique à créer en Zone-Euro : Faudrait-il un parlement de la ZE s’appuyant sur le parlement européen existant ou un différent qui s’appuierait sur les parlementaires nationaux ?

Il y a des personnes qui avancent qu’il faut mixer les deux, mais T. Piketty est plus favorable à la deuxième option. S’appuyer sur les parlementaires nationaux permettrait de les responsabiliser.

 

Enfin, Thomas Piketty est tout à fait d’accord avec D. Cohen sur le fait que l’Europe a besoin d’une rupture. Il y a besoin d’une formation politique nouvelle.

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