CR conf.Quelle place pour le travail aujourd'hui ? Printemps de l'économie.

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                        Avec Philippe Askenazy, Bernard Thibault, Marie-Anne Dujarier et Pierre-Noel Giraud.

 

M-A. Dujarier, pouvez vous nous rappeler ce qu’est le travail ? Est-il la même chose que l’emploi ?

 Pour répondre, il faut simplement se poser la question suivante : est-ce qu’actuellement nous travaillons, est ce qu’un stagiaire travaille ? Est-ce qu’un youtubeur travaille ?  Les limites du mot travail sont floues. Depuis une cinquantaine d’années nous avons associé le mot travail au mot emploi.

Ce sont des concepts différents : le travail est quelque chose que nous faisons (c’est en rapport avec l’exécution) c’est une activité vivante qui désigne une certaine répartition des richesses que certaines institutions viennent encadrer. De plus, il confère un statut et un rôle à chacun. D’ailleurs, on constate l’émergence de nouvelles formes de travail.

Nous sommes dans une société où le collage des mots doit être repensé. En effet, on peut avoir un travail sans emploi et un emploi sans travail.

Intervention de P. Asekanazy en rapport avec son livre : « Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses » où il explique que le monde du travail est le grand perdant.

 Selon P. Askenazy le travail a été très fortement affaibli alors que le capital a pris de l’importance, le droit de propriété n’a cessé de s’étendre. Nous tenons aussi un discours de la modernité prônant l’abandon des éléments de droits de base du monde du travail provoquant l’affaiblissement des travailleurs et de ce fait, du travail.

Mais nous avons divisé aussi le travail travers la mise en œuvre d’outils idéologiques. En effet, il y a une situation où on divise le marché du travail entre des personnes dites productives (les personnes qui utilisent les TIC) et les autres dites moins productives (ex :  une hôtesse de caisse), ce serait normal que ces personnes soient moins payées.

Pour revaloriser le travail il faut s’interroger sur les taches réalisées par les différentes personnes, on s’aperçoit alors que le discours sur les travailleurs « productifs & improductifs » sont des pures conventions et il faut justement arriver à briser ces inventions.  Par exemple, sur le travail du dimanche : la productivité du personnel qui travaille le dimanche se mesure par le nombre d’articles qui vont être vendus pendant la journée.  Et on peut constater que le dimanche, moins d’articles vont être vendus et donc les travailleurs ne seraient productifs et il serait donc normal qu’ils gagnent moins d’argent.

Pour revaloriser le travail il faut réfléchir sur ce qu’apporte chacun et on constate que ce sont ceux qui en font le plus qui sont le moins reconnus. Il faudrait aussi redonner des droits aux travailleurs.

P-N. Giraud, vous expliquez qu’il existe des personnes « inutiles » et que celles ci n’ont pas de moyens de changer leur sort.

 P-N. Giraud évoque « l’inutilité économique » car un chômeur peut-être très utile pour ses voisins sans pour autant pouvoir vivre de ces activités ( cad sans passer par un système d’indemnisation).

Pour P-N. Giraud il y a pire que le fait d’être surexploité, c’est le fait de ne pas être exploité du tout. On constate qu’il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas l’emploi par exemples les jeunes qui attendent d’avoir un travail et les personnes qui enchainent les « petits boulots ». Ces personnes là sont tout d’abord inutiles à elles mêmes : avec un travail de courte durée, il n’est pas possible d’accumuler des compétences qui  permettent de progresser. Ce qu’il faut, ce sont des politiques spécifiques pour sortir de ces « trappes », on ne peut pas en sortir en claquant des doigts.

B. Thibault, dans votre nouveau livre « La troisième guerre mondiale est sociale » vous faites un constat au niveau mondial, il y a une dégradation du travail et un culte du moindre coût qui sacrifie les salariés, pouvez vous nous en dire plus ?

Il y a une dégradation de la situation des travailleurs dans le monde. On parle encore de salariat mais un travailleur sur 2 exerce une activité « salariale » sans avoir un véritable contrat de travail : donc il n’est pas possible d’identifier le lieu de travail et les horaires. Ainsi, 73% de la population n’a pas de protection sociale et 1 travailleur sur 2 n’a pas de retraite.

L’objectif de ce livre est de montrer qu’il y a une législation mondiale du travail mais qu’il reste encore un énorme travail à réaliser pour que cette législation soit respectée par les différents états et par les entreprises. En effet, la moitié de la population mondiale travaille dans des pays qui n’ont pas ratifié ces règles comme la Chine, l’Inde, les E-U et qui sont des pays qui représentent une grosse partie du commerce mondial. Ceux ci sont les « orienteurs de l’économie mondiale ».

Il faut bien préciser qu’il y a une responsabilité politique des états qui se sont éloignés de l’OIT. Aujourd’hui on apparaît comme un extraterrestre lorsqu’on dit que les intérêts sociaux priment sur la « santé économique et financière » des entreprises.

Aujourd’hui, dans l’économie mondiale on constate une prééminence du poids des multinationales (50 000) qui rayonnent sur 450 000 filiales. Lorsqu’on regarde leur champs d’activités, on voit qu’elles font travailler 1 travailleur sur 5, ce qui est considérable ! Les multinationales trouvent un avantage au fait que les règles sociales soient nationales : elles s’installent dans un pays où les règles sont les plus avantageuses.

P-N. Giraud, on parle beaucoup d’ubérisation de la société, est ce que cela peut être une forme de réponse à l’inutilité économique de l’homme ou quelque chose dont il faudrait se méfier ?

Nous sommes face à des innovations techniques et organisationnelles qui donnent l’impression d’aller plus vite et qui nous obligent à repenser l’architecture et la diversité des contrats de travail qui existent dans la société. Evidemment, quand une nouvelle forme apparaît c’est « la jungle » et cette « jungle » à besoin d’être réglementée intelligemment. Mais l’apparition des nouvelles formes de travail peuvent être aussi une solution au chômage, il ne faut pas voir que les points négatifs.

Aujourd’hui, le gouvernement nous dit qu’il faut faire un choix entre la précarité ou le chômage. Mais le troisième choix c’est de créer des emplois ! Pour P-N. Giraud, il vaut mieux la précarité que le chômage car le travail est tout de même un moyen de socialisation. La véritable question est alors : comment créer des emplois ?   Il faut faire la différence entre les emplois nomades qui sont globalement en croissance dans le monde mais pas en France. En effet, 80% des emplois en France ne sont pas en compétition avec les emplois dans les autres pays : ils ne sont en compétition qu’entre eux et pourtant on les néglige.

Il faudrait revoir dans son ensemble l’articulation des différents contrats de travail et il faudrait complètement transformer le système de sécurité pour que ce ne soit pas une catastrophe de perdre le CDI.

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Intervention de B. Thibault

 Il est vrai qu’une réflexion politique de l’OIT a été lancée sur ces différentes évolutions : il est important de s’interroger sur l’évolution du travail. Certains prédisent la fin du salariat et avancent qu’il ne sert à rien de s’écharper sur le code du travail parce que il n’y en aura plus, mais il faut faire attention à ne pas trop exagérer ce phénomène !

Selon les prévisions de l’OIT, même s’il va y avoir des évolutions juridiques et des évolutions dans la manière d’organiser les relations de travail, le travail va rester sur le modèle salarial.

 Selon lui, il faut relativiser le phénomène de l’ubérisation, on est loin d’être le pays innovateur là dedans, ce phénomène est largement plus répandu en Amérique du Nord depuis longtemps.

Encore une fois il faut faire attention à l’illusion à la fois sur l’ampleur de ce phénomène et sur le fait que celui-ci assurerait une promotion du social. Il y aussi des conséquences indirectes : cela déstabilise les mécanismes essentiels : comme la collecte de l’impôt pour le redistribuer après.

Monsieur Askenazy, comment peut-on encadrer ces activités pour qu’elles s’inscrivent dans un cadre plus positif pour les salariés qui ont l’impression qu’ils sont laissés de côté ?

Même lorsqu’on regarde les E-U ont est pas du tout dans un mouvement où tout le monde deviendrait entrepreneur, donc il n’y a pas une multiplication de ce phénomène. Lorsqu’on regarde les grandes entreprises, elles pèsent un poids croissant au sein de l’emploi américain : elles ont 40% de l’emploi salarié et il est en pleine croissance donc il ne faut pas exagérer ce phénomène d’ubérisation.

Aussi, il faut voir dans ce phénomène le fait que cela pourrait affaiblir la protection sociale, cela renforce le propos de la privatisation de la sécurité sociale. On se rend d’ailleurs comptent que ceux qui donnent des conférences sur ce phénomène sont la plupart du temps les assureurs.

On entend souvent que la réponse à cela peut être d’inventer quelque chose de nouveau, mais une autre réponse peut être de considérer que ces travailleurs sont des travailleurs indépendants. Cela s’appelle la subordination technologique : mais cela a tout de même des caractéristiques du salariat.

En plus, on constate que les personnes qui conduisent les voitures « uber », sont la plupart du temps des personnes discriminées, c’est plutôt cela qu’il faut changer.

Pourquoi réinventer continuellement ? Derrière ça il y a la volonté de détruite pour TOUT et pour TOUT LE MONDE et capter des rentes (pour une partie de la population).

Intervention de P-N. Giraud

Pour certain c’est un prétexte à dire qu’il faut développer l’ubérisation partout.

Sur le fond, il ne s’agit pas de créer un nouveau statut à chaque fois qu’il y a une nouvelle forme.

 Le mouvement « nuit debout » montre l’ampleur des débats et montre l’aspect central du thème du travail. Penser qu’on peut modifier la législation du travail en proposant un texte unilatéral voir en menaçant de légiférer sans débat parlementaire, c’est un aveuglement politique.

L’argument principal est que le code du travail serait en partie responsable du chômage dans le pays, c’est un faux argument !  On entend souvent qu’il faut simplifier le code du travail : on avance cet argument comme si la situation des entreprises était uniforme alors que ce n’est pas le cas et on ne cesse d’ajouter des mesures spécifiques à la taille des entreprises : cela complique encore plus la situation.  On avance aussi que les licenciements d’aujourd’hui feront l’emploi de demain, c’est faux.

Intervention de M-A Dujarier

On a à faire à un rapport de force extrêmement tendu. Sur la question de la méthode : cette loi prétend favoriser la négociation et entend passer sans négociation. On a du mal à savoir comment la flexibilité peut favoriser l’emploi : on ne peut pas y croire.  Si on veut réduire le chômage, ce n’est pas avec le code du travail qu’on va le faire.

En tant que sociologue comment analysez le mouvement nuit debout ?

 Ce qu’il y a d’assez incroyable dans ces évènements est qu’on trouve des jeunes, des moins jeunes, à peu près toutes les classes sociales : on est dans le mélange. Ce qui est remarquable c’est aussi le mode de fonctionnement. C’est une façon de sortir de la situation d’impuissance dans laquelle nous nous trouvons sur tous les points : écologiques, sociaux, économiques etc.

 Intervention de P. Askenazy

 Cette loi permettrait une baisse du coût du travail et une augmentation de la compétitivité. Le Japon avait mis en place le même type de politique mais celle ci avait entrainé une spirale déflationniste, c’est ce qu’on est en train de faire actuellement en France ! C’est une erreur macroéconomique majeure dans le temps présent.

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