Le capital au XXIe siècle – T. Piketty

L’auteur nous présente dans cet ouvrage les fruits de quinze années (1998 – 2013) de recherche sur l’histoire des revenus et des patrimoines dans les économies dites « riches ». La raison pour laquelle T.Piketty s’est concentré  sur l’étude de telles économies est simple: les données statistiques les plus complètes (couvrant des périodes de deux siècles, et encore plus) sont celles des ces pays, en particulier la France et le Royaume-Uni. Malheureusement, des pareils registres n’existent pas dans la plupart des pays du reste du monde, et là où on peut les trouver, ne couvrent que quelques décennies.

 

piketty

 

D’abord, T.Piketty introduit les deux « lois fondamentales du capitalisme », servant a évaluer l’importance du capital dans une économie donnée. La « première loi » décrit la part du capital dans le revenu (a) comme fonction du taux de rendement du capital (r) et du rapport capital/revenu (b):

a = r x b

Autrement dit: plus élevés les rendements du capital  (profits, loyers, royalties, plus-values, entre autres) et le stock de capital dans l’économie sont élevés , plus haute sera la part du capital dans le revenu national. Ensuite, la « deuxième loi fondamentale » établit que le rapport capital/revenu b croit avec le taux d’épargne et décroit avec le taux de croissance de son revenu national:

b = s/g

T.Piketty explique:

« Un pays qui épargne beaucoup et qui croit lentement accumule dans le long terme un énorme stock de capital -ce qui en retour peut avoir des conséquences considérables sur la structure sociale et la répartition des richesses dans le pays en question. » (p. 263)

Ces deux outils théoriques sont utilisés pour évaluer les cas des pays où la richesse et fortement concentrée dans le secteur privé, comme c’est le cas de économies avancées. En fait :

« les patrimoines privés constituent au début des années 2010 la quasi-totalité du patrimoine national dans les deux pays: plus de 99% au Royaume-Uni, et environ 95% en France, d’après les dernières estimations disponibles, et dans tous les cas nettement plus de 90%. » (p. 202).

Il est intéressant de noter que la nature du régime politique ne semble pas avoir trop de influence sur la répartition des richesses: en effet, le haut degré d’inégalité au Royaume-Uni, monarchique, et semblable a celui de la France républicaine. Pourtant, le niveau d’inégalité observé est relativement bas en Europe du nord dans les années 70, bien qu’il s’agisse de monarchies comme celle du Royaume-Uni dans la plupart des cas (Suède, Norvège, Danemark).

Ainsi, nous arrivons a ce qui est le cœur du livre: la divergence entre le taux de rendement moyen du capital r, et le taux de croissance de l’économie, g ( r > g). D’abord, l’auteur souligne le fait que cette divergence est un fait historique et non une construction logique, issue d’une théorie:

« Elle résulte de la conjonction de plusieurs forces, largement indépendantes les unes des autres: d’une part, le taux de croissance g est structurellement faible (généralement a peine plus de 1% par an, des lors que la transition démographique et accomplie, et que le pays considéré se trouve a la frontière technologique mondiale, ou le rythme d’innovation es relativement lent); d’autre part, le taux de rendement du capital r dépend de nombreux paramètres technologiques, psychologiques, sociaux, culturels, etc., dont la conjonction semble généralement déboucher sur un rendement de l’ordre de 4% – 5% (ou en tout état de cause nettement supérieur a 1%). » (p. 572)

Il semble tout a fait naturel, dans le cadre des sociétés agraires traditionnelles, que la croissance économique soit extrêmement faible (liée au cycle de production de la terre), tandis que le taux de rendement du capital (terrien, concentré par définition dans une élite) soit plus élevé. Ça a été le cas pendant l’histoire humaine jusqu’à la Révolution industrielle. Mais à ce stade historique, on assiste a un phénomène intéressant: la plupart du capital se transforme de terrien en capital industriel, immobilier et financier, mais ne perd pas son poids dans l’économie: le changement technologique et productif se traduit en un changement qualitatif, mais non quantitatif.

Pour que ce changement quantitatif arrive, il faudra attendre les crises de la période 1914-1945 (Première Guerre mondiale, krach de la bourse de 1929, Seconde Guerre mondiale). La destruction d’une partie significative du capital accumulé (industriel, immobilier et financier) et la perte de légitimité du système (avec des taux de chômage d’environ 25% pour les États-Unis au début des années 30) ont préparé le chemin pour les changements institutionnels et démocratiques préalables a la période des Trente Glorieuses: la période où l’écart r > g a été le plus réduit, c’est-a-dire, le plus prospère de l’histoire de l’humanité:

« Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et qui ont fortement réduit le rendement du capital, donnant ainsi l’illusion d’un dépassement structurel du capitalisme et de cette contradiction fondamentale. » (p. 942-943). « Ce sont les guerres qui ont conduit a l’émergence de l’impôt progressif, et non le jeu naturel du suffrage universel. » (p. 883)

C’est a partir de la révolution conservatrice de 1979-1980 dans les pays anglo-saxons que l’écart retrouve sa croissance. La globalisation et la dérégulation des marchés, particulièrement financiers, résultent en une manque de transparence de l’information financière internationale qui rend très difficile la supervision et contrôle des capitaux pour les autorités fiscales. Il est frappant de constater que le monde d’aujourd’hui a une position financière nette négative face a soi même:

« (…) si l’on additionne l’ensemble des statistiques financières pour les différents pays du monde, on obtient la conclusion que les pays pauvres ont également une position négative et que la planète dans son ensemble a une position très nettement négative (…) plus d’argent sort des pays qu’il n’en rentre dans les autres pays, ce qui est en principe impossible (…) l’explication la plus plausible pour cet écart est l’existence d’une masse importante d’actif financiers non enregistrés détenus par les ménages dans les paradis fiscaux. Son estimation (Gabriel Zucman, The missing Wealth of Nations: are Europe ans the U.S. net debtors or net creditors? » ma note), prudente, est que cette masse représente l’équivalent de près de 10% du PIB mondial. » (p. 746)

Pour l’auteur, la solution la plus effective serait la mise en place d’un impôt progressif annuel mondial sur le capital.

« L’impôt sur le capital serait une sorte de cadastre financier du monde, qui n’existe pas actuellement. » (p 842)

Il faut noter que (l’auteur l’affirme), pour que cet impôt voit le jour, il faut une coopération internationale et coordination politique à niveau régional difficile à achever: c’est pourquoi il propose de développer cet outil par des étapes, entre les États qui le souhaitent.

Étant donné que l’instauration d’un tel impôt ne comporte pas des difficultés techniques impossibles à surmonter (en fait, toute la plateforme technologique existe déjà), le problème devient un problème politique. D’un côté, des nouvelles formes de propriété du capital doivent être inventées et mises au service d’une économie productive, en incluant toutes les parties prenantes:

« (…) développer des nouvelles formes de gouvernance et de propriété partagée, intermédiaire entre propriété publique et privée, qui est l’un des grands enjeux de l’avenir. » (p. 945)

De l’autre côté, il faut toujours plus d’information et transparence au niveau économique. Le manque d’information rend difficile au citoyen commun d’être en mesure d’exiger au gouvernement des mesures concrètes:

« Dans tous les cas, le débat démocratique ne peut se développer sans base statistique fiable. » (p. 842).

Ainsi, les façons les plus effectives pour balancer cette tendance naturelle du capital à la concentration et les périls que cela pose à la démocratie, c’est davantage de contrôle fiscal et davantage d’information économique et financière à la portée des autorités et citoyens.

 

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Mes commentaires:

Le débat économique a toujours été fortement idéologique. Il y a toujours des orateurs très doués, capables de défendre n’importe quelle politique (et encore de convaincre les gens qu’il s’agit de la défense de ses intérêts).

Pourtant, dès le moment que l’on dispose de statistiques fiables, il n’y pas de place pour la rhétorique. Si l’information est claire et accessible pour tous, il devient possible de identifier où la société se trouve dans un point donné de son parcours, et de dresser des scénarios concernant son avenir.

L’inégalité r > g est l’expression formelle d’un fait historique. Au-delà de l’époque et la géographie (ce qui donne les nuances correspondantes), la tendance a la concentration des revenus issus du capital est une loi du capitalisme; pourtant, nul besoin de se conformer à que ce soit ainsi qui se déroule l’économie mondiale des temps à venir. Les outils pour contrer cette tendance sont peut-être encore à inventer, mais les institutions qui les mettront en place, si imparfaites qu’elles soient, existent déjà. La plus importante d’entre elles, c’est la participation citoyenne.

Selon Piketty, il s’agit d’un problème plutôt politique, mais pas dans le sens de la politique partisane ou encore idéologique; c’est politique dans le mesure qui le sont tous les affaires concernant le déroulement des sociétés, en incluant le droit citoyen d’exercer pression sur les institutions de l’État pour régler ces conflits en faveur de la majorité. C’est de la politique au sens large du terme.

Je trouve que la diffusion massive de la connaissance économique jouera un rôle indispensable dans la création de cette conscience citoyenne. C’est en connaissant les enjeux économiques (et donc politiques) du jour (et de toujours) que les pays pourront exercer une vraie démocratie. L’économie, au moins ses principes de base, devrait être incluse dans les programmes d’enseignement a partir du niveau secondaire. Toutes les courants de pensée incluses, ce qui est important c’est de stimuler le débat et la discussion.

Un autre moyen sont les medias spécialises en économie. Ces medias rendent le débat accessible au grand nombre, d’où leur importance.

Shamir Perez

Je tiens vraiment à remercier Shamir pour sa participation et pour son intérêt pour le blog ! N’hésitez pas vous même à participer 🙂

 

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